4. nov., 2019

Pages intimes (196)

 
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"Position esthétique"  Remarque lapidaire inscrite par mon vénéré et regretté professeur de littérature française  Michel Apel-Muller (932-2012) en marge de l'une de mes dissertations. je ne me souviens hélas plus du sujet ni de ce que j’avais écrit. Il savait que je jouais du piano,  aimais la musique classique. Je pris cette remarque pour une sorte de compliment plus qu'une critique.  Le mot "esthétique"  me plaisait.Je n'avais pas honte d^être un esthète Même le mot de dilettante, croisé chez Anatole France ou Gide   chantait agréablement en moi.  
D'origine alsacienne,  Michel Apel-Muller à qui je dois tant,, ami et secrétaire d'Aragon, était membre du Parti communiste et ne s'en cachait pas. Il ne  réussit pas à me convertir à cette cause. Ce fut le communisme version chinoise qui, un peu plus tard,, me séduisit et me fit me convertir à l'amour et le service du peuple : c'est pourquoi j'appris le chinois à l"Ecole des langues orientales et vécus deux ans environ en Chine. Les réalités sociales ne m'ont jamais laissé insensible. Le monde ouvrier  donnait un goût prononcé  à la petite ville où je suis né :
; Mais ma mère, enseignante,  tout en me munissant d'un armure morale  sans laquelle j'eusse vite sombré dans quelque fondrière, cherchait à me protéger et à m'isoler me dissimulant les dures et laides réalités de la vie. Elle m'a évité le misérabilisme, épargnél'enlisement dépressif   dans les noirceurs. C'est  un christianisme profond, atavique, courant dans les familles à la compagne, qui nourrissait en secret son enthousiasme,, son énergie vitale et son refus du pessimisme et du cynisme. 
 La beauté, splendeur  du vrai et signe  du divin, recèle une énergie qu'il faut savoir cultiver et capter. La culture japonaise plus que toute autre, y excelle. La recherche de la beauté y compris dans les plus petites et humbles choses, devient au Japon une règle morale, un devoir, une habitude. et  jusqu'à une obsession, une manie. La laideur y devient un désordre. tandis que dans l l'esprit contemporain prédominant  en occident  ce n'est ni une faute ni une erreur. Un long séjour au Japon ne pouvait donc que renforcer et amplifier mon penchant esthétique ; celui-ci étant également la cause souterraine de ma passion pour ce pays.
Si l"esthétique japonaise confine parfois à la légèreté ou à la mièvrerie, c'est parce qu'à un degré constamment puissant, lappel de la beauté au cœur de la vie quotidienne serait insupportable au commun des mortels, même au Japon. Cependant, tout est orienté dans ce pays vers le haut, vers les sommets. L'essentiel est d'élever, d'exalter, de magnifier avec l'aide des dieux et du Bouddha, non de se diriger vers le bas, de rabaisser et de dévaluer.