9. oct., 2019

Pages intimes (190)

 

Très connue en Russie, peu connue en France, Maria Yudina (1899-1970), la sainte du piano, se signait, dit-on avant de donner un concert, ou peut-être même chaque fois qu'elle s'installait devant l'instrument, habitude, pratique et rituel qu'il serait judicieux de faire connaître et d'imiter. Car quel en est le sens profond ? La musique classique est d'inspiration divine. Elle fait entrer dans des mondes supérieurs inconnus, séjours paradisiaques, devenus souvent démoniaques à l'époque contemporaine. Enfant déjà, je regardais Boulez et même Messiaen malgré ses convictions thomistes, deux personnages dont c'était l'heure de gloire, avec une grande suspicion. Quand l'abbé Bert nous disait que la musique du paradis serait encore plus belle que celle de Jean Sébastien Bach, j'avais peine  à le croire, en dépit de l'admiration et de l'amour que j'éprouvais pour lui . Enfant de onze ou douze ans du catéchisme, mon scepticisme, sur ce point précis, s'affirmait sans faiblir. Et cependant, que se passe-t-il lorsqu'un musicien ose pénétrer, s'aventurer  dans ces sphères de feu  ? Le monde ordinaire, avec tous ses soucis, ses tracas, ses absurdités disparaît et est transcendé. Corps, mental, intellect,  esprit, âme sont immédiatement en union ;toutes les facultés sont rassemblées et comme dopées.  Dangers et déceptions guettent l'artiste, le chercheur au moment de la redescente de cette ascension , mais avec l'accoutumance, fruit de l'expérience, cet état peut être conservé  presque en permanence. Il faut pour ce faire accueillir et cultiver le secours divin et c'est ici que le signe de la croix, le recueillement  et d'autres pratiques de concentration et de méditation favorisent l'unification intérieure. Ainsi que le disait une autre Maria, Maria Callas, lorsque tout se passe bien, c'est une euphorie extraordinaire, une joie inoubliable qui vous gagne, et au contraire si tout se ligue contre vous, par une conjuration de tous les facteurs négatifs, si toutes les contrariétés, se donnent libre cours en vous et autour de vous, c'est un désespoir sans nom.

Ce don d'entrer en transe, ou en extase, d'être là sans être là, en diagonale, de se hisser au-dessus du monde ordinaire, fait partie de la culture élémentaire de l'Orient. Le lien entre corps, l'esprit, mental et âme s'établit selon  d'autres principes. La biologie ou l'art médical, la psychologie et la philosophie commencent à peine à s'en occuper en Occident où l'approche psycho-somatique gêne, trouble et dérange. Peut-être, pour l'expliquer en un raccourci saisissant, foudroyant, les réticences au culte marial expliquent-elles bien des choses, car le culte de la chair, l'idolâtrie du visible, la peur ou le mépris de l'invisible sont ancrés au plus profond de la culture moderne. Maria ! revenir à Toi, à la pureté, à la propreté, la sincérité, l'authenticité, telle est la voie libératrice que tu suggères et inspires. Cette démarche demandera du temps et des peines mais c'est une mission décisive, exaltante, révolution en son genre, retour à des âges anciens, révolus et calomniés. Cette croisade entièrement pacifique car elle  se fonde sur horreur du sang versé et le respect de toute croyance et confession, vaut d'être prêchée et vécue.  L'impureté et la malpropreté ne rendent pas heureux, et ne libéreront pas  le genre humain.