30. sept., 2019

Pages intimes (188)

 

Ce que j'épouvre actuellemenent, dépassant toutes mes prévisions, est si prodigieux, que je suis tenté de prendre contact avec les bouddhistes japonais qui ont longtemps habité à Paris, car d'eux seuls, sans doute je suis proche. Ainsi l'écoute de radio Notre-Dame, contre toute attente, m'aura ramené vers le  bouddhisme. Sans nul doute, lorsque j'entends l'archevêque de Paris proclamer d'une voix forte et belle : "Il est grand le mytsère  de la foi", je me sens remué au plus profond, et je l'affirme pendant des heures avec lui, dans mon for intérieur : "Il est grand le mystère de la foi".

Or un bouddhiste peut le dire avec autant, sinon plus de conviction. J'ai eu la chance, au cours de ma vie, de côtoyer des êtres d'exception dont beaucoup figurent dans mes romans et carnets intimes, par exemple Sawada Aiko, entrée au Carmel du Précieux-Sang ou Saint-Sang à Bruges ; je me faisais du souci pour elle, car les us et coutumes belges, y compris dans un carmel, sont si éloignés de l'univers japonais ; je craignais que "Aiko", "la fille ou l'enfant de l'amour" ne se heurtât à quelque obstacle rédhibitoire. Et l'ayant rencontrée et observée à son départ,de Tokyo, de Shibuya, je sais qu'elle  le craignait elle-même, comme moi,, en dépit de sa foi intense, de sa ferveur sincère. Ou encore, j'ai été le témoin de l'adoration profonde de Yuhara Kanoko, à Colmar, face au triptyque, ou polyptyque  d'Issenheim, quand, elle s'arrêta de longues minutes devant le Christ en croix de Grûnewald, fascinée par ses plaies, les verts et les noirs de sa dépouille, spectacle pour moi si violent que je n'osais regarder.   Et aussi de sa passion concentrée pour Marie, devant une falaise de Kyûshû, face à une Vierge perchée à mi-hauteur, au pied de laquelle nous nous trouvions tous les trois, elle, son mari et moi. Je revois et ressens dans ma chair son excitation du monent comme également celle d'une Coréenne dans un temple bouddhiste, mais c'était cette fois en Thaïlande, à Wat Pho.

Vivre pleinement dans l'instant,  dans l'urgence, comme sur des charbons ardents, c'est ce que les âmes de là-bas savent faire, se mouler dans l'écrin envoûtant et exigeant d"une danse sacrée, se plier à l'étreinte du  feu sacré, supporter, sans en mourir, l'épreuve de la fournaise. Et tant d'autres noms, figures, personnalités me reviennet et me hantent, compagnes et compagnons de toutes mes heures, jour et nuit, dont la trace est fixée dans mes romans et journaux intimes, ou carnets  de bord, je ne peux les citer tous et toutes. Je suis si ému et comblé de les avoir croisés au cours de mon existence. Par un triste contraste, quand je rencontre des êtres englués comme ici dans la matière, à commencer par les comédies et fardeaux de la cuisine, je suis atterré au sens propre, je redescends sur terre. Je livre ici une thèse, ou une hypothèse : la cuisine japonaise est, en son fond, une manière de se déprendre du fardeau, du handicap de la nécessité où nous sommes de nous alimenter, de se hisser hors des contraintes de la matière . Et il en est à peu près de même de la cuisine chinoise, et en Corée, au Vietnam, et d'une façon générale, dans les pays d'Orient où sont honorés sobriété, frugalité, austérité, dépouillement, dénuement, Comment continuer à vivre, survivre en tant qu'être spirituel, comme âme désincarnée  autant que faire se peut, sans en passer par là, par la désapropriation  ?  Oui, les êtres de chair, obstinément incarnés, bons vivants goguenards, n'eurent jamais ma grande sympathie, il en était déjà ainsi dans ma première enfance. et c'est pourquoi je me tournai inéluctablement vers l'Asie, d'abord la Chine. Le père François-Xavier Huang renforça cette tendance, mes convitions, par maintes remarques et allusions que je ne comprends que maintenant. Il me fallait vire un peu ce qu'il avait vécu, la moitié de son demi-siècle d'exil pour saisir ce qu'il désirait me signifier. La voie moyenne, sans conteste, existe : ni d'ici ni d'ailleurs ; ou, sur le pont, au carrefour, et d'ici et d'ailleurs.  Elle se trace, ou se fraie, au travers les douleurs et les larmes. Oui non seulement "le Seigneur protège l'étranger" mais l'étranger, le migrant, le réfugié, c'est lui, à la lettre; Le nomade, l'exilé, c'est Lui ; et le sédentaire obtus, rassis, ce n est pas lui, ou jamais tout à fait Lui.