27. sept., 2019

Pages intimes (187)

 

Selon Ramana Maharishi (1879-1950) , le sage du sud de l'Inde qui, faisant le tour de la terre uniquement par l'esprit, ne quitta guère la colline rouge, ou colline de l'Aurore, Arunâchala, il existe un état ou  "point de fixité parfaite". J'écrivis  à ce sujet une courte page intitulée "Le voyage définitif", peu après mon retour à Paris. Et c'est également  un "voyage immobile". Il est plus facile d'en parler, ou de rédiger d'épais ouvrages, ou d'impressionner sur ce point, pour qui est habile acteur,  un auditoire au moyen de verbeuses  conférences  que de le vivre et de l'incarner  véritablement, ce que je commence à peine à faire. Il est paradoxal que ce soit l’hindouisme et le brahmanisme qui me conduisent droit au "Père", autant et mieux que la Bible ou l’Évangile de Jean. M'y aide un mince fascicule anglais de l'université spirituelle  Kumaris, publié en Malaisie, acheté par grand hasard, pour une bouchée de pain, sur le boulevard Saint-Michel, et dont la préface anglaise, sait-on pourquoi ?, se termine par cette curieuse invitation, ou exhortation,  en français : Bon voyage !  Coïncidence qui me porte à croire, avec un grand nombre d'autres  signes, que ma vie est un conte de fée.  D'apparence anodines, et insignifiantes au premier abord, je ne cesse de lire et relire les pages de ce livret, dont le sens pour moi s'approfondit sans fin. Dieu, ou le Père, le Guide éternel  qui conduit le peuple hébreu dans le désert, seules  les épreuves et une recherche infatigable nous conduisent à Lui, que l'on appartienne, ou non, à  la tradition, la lignée, l'hérédité juives. Et le doute lui-même est divin ; les détours également, les traverses. Romain Rolland, après avoir écrit trois livres sur l'Inde, en arriva plus tard à se méfier, se moquer de ces  "billevesées" et des tours des "mystagogues" dont la carrière, et les affaires, aujourd’hui, n'ont jamais été si florissantes. Il n’empêche. Qui, après des années de tourments et d'errance, saisit enfin "le point de fixité parfaite", en ressort transformé et illuminé pour toujours. Fort et joyeux. Au-delà de la dichotomie Orient- Occident à laquelle je suis si sensible, jusqu'à en être  crucifié,  persécuté, se profile ici le véritable universel. L'Un  qui est le Père, passible aussi bien d'autres noms. Ce qui importe, ce ne sont pas les noms. Ceux-ci divisent, déchirent les hommes, et l'humanité, chaque page des journaux en apporte lune preuve.

Ce point d'énergie et de délices, ineffables et indicibles, fut celui touché par la grande comme par la petite Thérèse, j'en suis sûr, ou bien par un génie immense, incommensurable comme Jean Sébastien Bach. Et il relie les artistes comme les philosophes, les écrivains, les saints les plus divers, de toujours et de partout. Et l'homme ordinaire, de quelque façon, le pressent, y participe également. Il est indiqué, avéré, montré, démontré, mais il ne se communique pas, ou à peine. Pourtant il éblouit, étincelle, resplendit. C'est à chacun de faire le chemin vers Lui, souvent, presque toujours  dans la douleur, le sacrifice. Car le Père est une image, le symbole, le signe, le but brûlant, cible lointaine et toute proche, repère et mesure, réalité à la fois pleine et vide si l'on veut.  Au fond, seule la conjugaison des forces de l'Orient et de l'Occident peuvent mener à Lui,  conduire si loin.  Et c'est donc l'humanité unie, en tant qu'ensemble, en cohérence, qui se dirige vers ce point, inéluctablement, à travers création et destruction, amour et haine. Mais qui en arrive là croit, affirme, propage, envers et contre tout, sa foi en l'amour et l'espérance, non au cynisme  et à la désespérance.