28. juil., 2019

Pages intimes (179)

 

 Les Japonais, d'une manière générale,  aiment souffrir. Le développement des facultés de souffrir, l'apprentissage de la souffrance, une attitude  d'adoration et de respect pour celle-ci, font  partie de l'éducation de base, de la culture élémentaire, de la formation primaire. Et il en est à peu près de même en Chine et en Corée. Et il en était à peu près  de même en Oocident lorsqu'il était  imprégné de l'esprit du christianisme et de la philosophie gréco-latine. L'affaiblissement considérable de ces deux facteurs, la rupture de ces  deux racines a peu à peu tout changé. Au contraire la souffrance est fuie et redoutée. Cependant, même un enfant doit comprendre, ou deviner par instinct, d'une façon naturelle,  que le coureur de Marathon, le sportif de haut niveau, l'artiste, le créateur, le travailleur aiment souffrir, et d'autant plus qu'ils s'approchent des sommets, ou du sommet unique, comme l'alpiniste, et que certainement le meilleur, le vainqueur,  sera  celui qui sait le mieux le faire : qui s'y entraîne ; n'abandonne pas, s'y habitue, n'en a pas peur, ; n'en est pas surpris, pas autrement étonné ; trouve cette sensation normale en lui, jusqu'à la cultiver, y découvrir son plaisir, ou sa vocation, sa joie ; délices intenses appelées masochisme ou dolorisme ailleurs., dans d'autres cultures, sous d'autres cieux.      

Or, c'est là véritablement un fait humain,  à la fois animal, et/ou divin de base, le "phénomène humain" par excellence, comme l'est, et le sont le travail, la progression, la montée, l'élévation, l'ascension, la hauteur et ses attraits. C'est même un élément biologique, une composante de la vie, en tant que telle, partie intégrante, intrinsèque de l'expérience du vivant. Tout comme philosopher c'est apprendre à mourir, conviction intime des anciens Grecs qui était aussi éminemment indienne, presque hindouiste, quoique  bien sûr universelle, mourir est apprendre à vivre ;  recto et verso, endroit  et envers, et revers, d'une réalité identique, une et commune.

Réflexions qui mènent  tout droit à  l'interprétation  d'une énigme à ls fois bien connue et peu comprise, ou mal comprise, dans la société japonaise : la mort par sur-travail ou 'ka-rô-shi": "ka" (excès, surcroît, ajout, addition) "rô" (travail), "shi" (mort). Car,, aller à la limite de ses forces, physiques et psychiques, s'approcher à plaisir de la mort, la courtiser, flirter avec elle, ne pas se sentir menacé par elle, l'intégrer, y pénétrer, y entrer  comme un facteur normal de la vie ; chercher à l'apprivoiser, la domestiquer, la conquérir, est la conséquence  de ce point de vue philosophique profond. Aimer mourir, du moins ne pas détester ou redouter mourir, disparaître, s'éteindre, passer ailleurs, voyager, se transporter,  se métamorphoser, changer de forme ; s'y habituer ; se familiariser avec la mort, la disparition, l'extinction.  Tous ceux qui ont vécu assez longtemps au Japon, ont fréquenté et observé de près le travail japonais, ses méthodes, son esprit, le savent très bien.  Je l'ai en particulier compris au contact de mon plus grand ami japonais, le sociologue et philosophe Ishitsuka Shoji, et aussi de certains de mes élèves à l'Agence japonaise de coopération internationale,  et d'autres personnes, comme on le verra écrit, décrit et consigné dans mes carnets et plusieurs de mes  romans.  Il est probable qu'à des moments cruciaux de son Histoire, l'Occident a connu une fièvre de travail semblable, comparable -- cette exaltation spirituelle, cette surdétermination, ces transports mystiques, à une échelle collective. Ce qui est dit ici du Japon vaut également pour la Corée et la Chine, variantes de taille sur une même branche culturelle ; embranchements et ramifications qui ne s'arrêtent au demeurant pas là.

 Or, le climat, au sens géographique, météorologique, joue un rôle de premier plan dans cette aventure. Degrés de chaleur qui portent à conséquence sur le plan mental, psychique, religieux au sens large, spirituel. Tout le monde en prend conscience à présent, et il est probablement grand temps : il existe une philosophie et une culture du désert.  L'élévation des températures, en Europe et  sur la planète entière, ne peut qu'entraîner des modifications notables sur les plans psychologiques et intellectuels, les façons de penser et d'exister, les caractères et tempéraments nationaux.

C'est ainsi, -- j'en fus le témoin tant de fois -- que,  dans ces conditions de chaleur intense, les Japonais savent demeurer calmes, se soutenir les uns les autres, faire corps, et redoubler de courage, de détermination et d'efficacité, de précision et de décision, pour prévenir toute erreur et toute fatigue inutile. Les conduites d'affolement, de crainte, de démoralisation, les peurs exagérées, négativisme et scepticisme, ou d'évidence le libertinage, n'ont pas lieu d'être, dans ces circonstances. qui sont celles, en somme, du combat, contre la nature extérieure, et avec soi-même.  Combat simultanément intérieur et extérieur, d'une manière concomitante. Combat, qui plus est, contre les démons, les forces mauvaises, contraires,, adverses, avec l'aide, le soutien des dieux, des forces alliées, positives, pour qui connaît l'art de se les rendre propices,  de les amadouer et les  chevaucher. La vie, l'existence sont conçues comme un immense combat entre les forces du bien et celles du mal, celles qui poussent à l'ascension  et celles  qui mènent à la chute, l'abandon, la défaite. Et c'est l'esprit fondamental du judo, et des arts martiaux. 

Cadre général très ancien, et à vrai dire grandiose, épique,  que le Japon conserva, ne quitta jamais, ne délaissa pas, n'abandonna jamais, sur le modèle des traditions de la Perse ou de L'Inde, et à l'instar de toutes les civilisations primitives, dont ce pays reste un grand observatoire, en même temps qu'un formidable laboratoire.