24. juil., 2019

Pages intimes (178)

 

Quitte à faire lever des bras au ciel, et il serait très bon qu'ils s'y lèvent, que les regards se portent vers le  haut, et non vers le bas, je suis obligé de dire que j'ai pris conscience dernièrement de la véritable entreprise d'annihilation dont je fus victime dès mon retour. Je cherche à en comprendre le processus. Car, par analogie, d'autres que moi peuvent se reconnaître, et tirer profit de mes observations et analyses. C'est le cas, en général, de l'étranger, de l'inclassable, l'inassimilable, "l'outsider", quelquefois de l'artiste, du novateur, de celui qui dérange, perturbe les habitudes, se situe, vit, évolue ailleurs, en un espace-temps non identifié, non répertorié, imprévu sur les cartes normales, tel un phénomène de comète,  à la fois rare et impressionnant.  Ce peut être le cas du religieux hors normes, du saint, ou de l'écrivain qui se sent "de trop", comme le dit Sartre, ou superflu, sans valeur, sans qualité, comme Dazai Osamu (1909-1948), Flaubert, ou Tourgueniev. Je dois commencer par affirmer et établir  hautement que ma modestie et ma sincérité sont les plus entières qu'il est possible, mises à l'épreuve comme elles le furent, depuis des années,  par tant d'expériences diverses.  Le fait est là, je me dois de revenir aux faits, à l'objectivité  la plus rigoureuse. Prédisposé, doué pour vivre sur ce continent lointain dès le plus jeune âge, je me pris de passion pour la Chine, puis pour le Japon. Je vécus vingt et un ans dans ces pays, où presque tout le monde est en train de rêver, et de façon croissante, d'aller pour le moins trois jours de sa vie. Je vécus des mois ou des années, à Nanjing, à Beijing, à Osaka, à Nagasaki, à Tokyo  Je fus plus proche du touriste ordinaire au Népal, aux Indes, en Thaïlande, Quatre ou cinq angles de compréhension me furent donnés sur l'Asie, d'une manière immédiatement vivante, grâce à des compagnons ou compagnes, quatre perspectives, quatre prismes incluant le Vietnam et la Thaïlande. carnets de voyage et romans en font foi.  Or, au nom de la loi de l'égalité, ou plutôt de l'égalitarisme, une expérience non généralisable, non universalisable ne vous est pas pardonnée. Elle déclenche une fureur, une colère, une opposition sans égales; Je n'y peux rien, plus rien : sur le plan ethno-psychologique, et en fait simplement humain, j'ai vu ce que d'autres n'ont pas vu, fait, éprouvé ce que d'autres n'ont pas fait, ni éprouvé. J'en reste marqué pour toujours, et de surcroît je suis revenu pour en témoigner.  La réaction ne se fit pas attendre, dans sa violence, je l'ai expérimentée à plus d'une reprise,   sous des formes et dans des circonstances infiniment  diverses : ce que vous avez vu ne sert à rien ; ces cultures ici, n'ont pas cours, tout cela est vain, inutile, oiseux, pénible pour nous  et d'ailleurs, nous connaissions tout cela très bien, avant vous, sans vous, et depuis belle lurette  ; et puis, vous n'avez pas vu ce qu'il fallait voir, pas compris ce qu'il fallait comprendre. Bref, me voilà disqualifié, annihilé, éliminé, réduit à zéro, sans remerciements ni politesse, ces deux facteurs étant, eux aussi, de nos jours inutiles, vains et superflus. En d'autres termes,  pourquoi êtes-vous donc revenu ici, nous narguer, nous ennuyer, nous humilier, nous déranger ?  Esprit de vengeance,  conduites de punition, ou de brimade, dénis de réalité. A l'évidence, sous une forme volontaire, ou semi-volontaire, J'ai éprouvé tout cela si longtemps et avec tant de constance, de régularité et de variété, que je ne puis plus y être aveugle, et ne pas prendre en considération ce phénomène, pour l'étudier en soi, en tant que tel. Tout est pour moi, avant tout, objet d'étude, à commencer par moi-même.   

 Je ne suis pas aveugle au fait, je n'ignore pas, je n'exclus pas qu'il puisse s'agir ici, chez moi, comme dans le cas de Rousseau, et de quelques autres, d'une sorte de "complexe de persécution", Mais alors c'en serait  une variante  peut-être non répertoriée, ou moins mise en valeur par les spécialistes, ce qui est regrettable, car elle touche, de nos jours, précisément à la situation géo-politique la plus brûlante.

Il est possible, quoique non certain que le peuple de l'exil par excellence, le peuple juif, se soit heurté à ce genre de problématique et l'ait analysée, identifiée par le passé. Je ne peux en dire plus, mes connaissances à ce sujet manquant de précision. Mais la ressemblance extérieure est forte. Vous déplaisez, vous détonnez, vous vous mettez en évidence et en avant, d'une façon pour nous gênante, étant d'ailleurs trop intelligent, trop malléable, insaisissable, inclassable impénétrable, caméléonesque, macaronique, trop spirituel, et au fond quelque peu diabolique, tels les sorciers et les sorcières. Allez vous faire voir ailleurs. et sinon, nous allons vous éliminer : menaces ou comportements consécutifs  d'élimination culturelle, psychologique, intellectuelle, puis très concrète. J'ai éprouvé ces choses en tant de situations diverses, de toute part, à quelques notables exceptions près, bien entendu : amis, connaissances, familles, sociétés, groupes, cercles,  éditeurs,  confrères,  rencontres obligées, ou de hasard . Je ne le saisis véritablement qu'à présent, c'est un processus objectif, systématique.  La "loi du mimétisme", désir mimétique selon René Girard, certes, mais  également les autres formes de mimétisme,  est un principe si impérieux, que la loi du bouc émissaire en découle nécessairement. Envies, jalousies dépits, ressentiments sont insupportables, intolérables. D'ailleurs j'y songe à l'instant, même au sein de la société japonaise ou chinoise, cette "loi de la conformité s'applique d'une manière éminente. Ce phénomène est universel, ainsi que sa conséquence ; "la loi du bouc émissaire", et le ressentiment, la réaction cachée, par derrière, "ura-mi" 怨みen japonais, le sentiment, ou l'action qui viennent et opèrent  "par derrière", dans l'ombre, dans l'obscurité, en cachette, en sous-main : "ura-ni" 裏にen japonais. Le professeur Kunô Akira久能明, philosophe japonais francophile,  me fit cadeau et me dédicaça, peu de temps avant mon départ,  un article de fond sur ce sujet : le rôle central joué par le ressentiment dans la culture japonaise.  La conformité de groupe peut s'expliquer par un véritable narcissisme collectif, comportement qui est probablement moins fort et moins vrai, en Occident, quoique de plus en plus fréquent.  et en croissance ... 

Et c'est une expérience christique. Le Christ fut un défi non seulement pour le monde romain mais avant tout pour le monde juif. Il s’attaquait aux docteurs de la loi, aux pharisiens, aux commerçants du temple qu'il privait tout simplement de moyens d'existence ; il apportait  le trouble, il attentait à l'ordre établi, On le lui fit bien voir  Il est probable du reste que s'il revenait, il serait puni, menacé et détruit à l'identique, tel le troisième homme, non pas le premier ou le dernier homme, mais l'homme qui transcende les contradictions, les pouvoirs et puissances ordinaires, les forces matérielles ; l'homme à la fois sherpa et non sherpa, plus que sherpa, qui annule et dépasse le contraste entre maîtres et esclaves, celui qui passe outre, incarnant le pouvoir spirituel, la puissance hors normes, hors pair, hors catégories, la force paradoxale de l'extravagant, incluant et unissant raison et foi.

Et ce fut aussi l'expérience de Marco Polo, qui fut pris pour un mythomane, un délirant ;  tourmenté, dit-on, jusque sur son lit de mort par un confesseur désireux de lui faire attester ses erreurs : il n'avait rien vu, et tout inventé, de sorte que jusqu'à aujourd'hui, la Chine ne fut jamais prise au sérieux, ni l'Orient, le petit comme le grand, le proche comme l'extrême, étant du domaine de l'inconcevable, de l'impensable, du dérangeant ; qui empêchent les choses, le monde de tourner en rond, à notre profit, à notre avantage, pour notre tranquillité et notre paresse  ;  réactions qui s'observent encore et  plus que jamais aujourd'hui.  Car d'une certaine manière, dans une certaine mesure, mutatis mutandis, le Chinois ou l'asiatique, ou l'étranger en tant que tel,  se voit, se découvre  dans le rôle du juif de jadis.