19. juil., 2019

Pages intimes (177)

 

L'impression prédomine, en cet été 2019, qu'un vent mauvais souffle sur l'humanité entière et qu'elle peine à réagir, durant ces mois de marasme habituel des "vacances", émaillés déjà d'appels au rendez-vous de la "rentrée", mots burlesques, absurdes qui n'ont cours que dans une toute petite partie du monde, laquelle ne connaît ni n'apprécie ses privilèges, car son humeur est maussade et boudeuse, faite de vains désirs et d’insatisfaction perpétuelle.  L'éthique du travail des Japonais, Coréens, Chinois est à la base de leur courage moral, leur élévation d'esprit, leur optimisme, leur cran, leur énergie nerveuse, leur endurance, leur mysticisme naturel et pratique, leur survoltage. C'est à peine si l'on ose rappeler, en rougissant, le slogan ancien des manuels de morale ou d'instruction civique de jadis : "L'oisiveté, la paresse est la mère de tous les vices." L'atmosphère créée par la révélation d'horribles scandales ou d'abominables déclarations, est présentement délétère : "Send her back" dans la campagne électorale interminable et ininterrompue des Etats-Unis ; molestations de religieuses et de petits enfants innocents dans des institutions religieuses qui doivent garantir et protéger, raviver, faire vivre la flamme de l'espérance, mission sacrée s'il en est  ; dénonciation et attaque croissantes de la Chine, comme si elle seule était responsable de tout ce qui va mal sur la planète. Le pire est tout ce qui éteint ou affaiblit l'esprit : propos lourds, ou d'une superficialité qui déshonore une langue et une culture, nourritures lourdes, plaisanteries lourdes, habitudes lourdes. Véritable banalisation du mal par bêtise ou inattention. Le diable, plus exactement les diables, quelque part, se frottent les mains et ricanent.  Eh bien, non ! Ils n'auront pas le dernier mot, il ne faut pas qu'ils triomphent, ils ne vaincront pas. L'auteur de ces lignes, bien qu'il n'ait pas la présomption, d'un certain point de vue, d' être meilleur que d'autres, ne le veut pas, ne cédera pas. Et il n'est pas seul, je le sais, j'en suis persuadé. J'aime le combat, mais, bien sûr, le combat intellectuel et moral, avec les munitions, les armes de l'esprit. L'esprit, la force indépendante de l'esprit est une valeur sûre, immortelle. Celle-ci justifie, légitime, bien des sacrifices ; il en fut toujours ainsi. C'est précisément le meilleur du passé de cet Occident, ce même Occident qui, maintenant, fait peine à voir. Il suffit de s'immerger dans la profondeur vivante des oeuvres du passé, pensées, philosophies, poésie, arts, pour le comprendre et y puiser une énergie et un courage torrentiels, à la condition expresse d'échapper aux commentateurs, dictionnaires, encyclopédies, idées reçues, truismes, petits maîtres et autres tentatives de banalisation et d'affaiblissement. C'est à la source vive qu'il convient de boire, en amont, non  en aval, là où l'eau est la plus pure, la plus fraîche, ionisée positivement. Je me souviens de cette impression inimaginable d'énergie originelle, présente dans l'eau et aussi les légumes de l'Himalaya au Népal, et déjà de ses seuls contreforts, au nord de la Thaïlande. Sans aller si loin, cette même énergie, l'énergie primitive et originelle, est à notre disposition tout près, au fond de nous-même. Encore faut-il le vouloir de toutes ses forces, la désirer de toute son âme, et prendre quelques précautions. Par exemple, la précaution de fuir ou d'esquiver les forces négatives et contraires, abondantes ici, et ceux qui les véhiculent, ou s'en nourrissent, s'en délectent, quoique sans les mépriser ni les haïr, mais en les plaignant, et dans l'espoir, qui sait ?  de les sauver, de les modifier, les convertir, les tourner vers l'autre versant  de la montagne. dans une direction ascendante, vivace et crescendo, con anima. Les faibles d'esprit disent ici, incapables qu'ils sont d'exister, de penser sans leur chère voiture : aller droit dans le mur.  Il faut s'extraire de la fascination de l'abîme. Quand la France était grande, elle s'exprimait ainsi : courir, ou ne pas courir à l'abîme.  Il est inintelligent de s'élancer droit vers l'abîme. Pourtant c'est l'exercice auquel paraît se livrer un pays non dénué cependant de moyens et de capacités, de facultés et de puissance, comme les États-Unis. Je relis quelques lettres échangées entre Romain Rolland et Alphonse de Châteaubriant, les derniers jours de juillet et début août 1914 : Oui, écrit le premier au  second, vous avec raison de mettre votre confiance dans "l'artiste en vous". "C'est l'artiste qui est fort en vous. L'homme peut être par moments la proie de ses nerfs, mais l'artiste les utilise et peut et doit en jouer, comme d'un beau violon." Par "artiste", est entendu ici le poète, l'écrivain, l'homme détaché, le pur, l'assoiffé de pureté et de vérité profondes, le croyant en l'absolu, au fond le yogi aux diverses acceptions  du terme, l'homme religieux, le libéré vivant. communiant avec l'éternel dès ici-bas. Romain Rolland conseille à son ami, qui vient d'être mobilisé, d'emporter des carnets de notes, de ne rien laisser échapper, de graver, pour l'éternité,  sa vision de la guerre.  Et il ajoute cette consigne, venant ici de Goethe, mais si japonaise : "Ne laissez jamais votre esprit aller à la dérive. Employez-le sans cesse à des travaux précis." Conseils qu'il se donne à lui-même, et d'où sortira le Journal des années de guerre,  non seulement de la première, mais aussi, peut-être plus admirable encore, de la seconde, paru sous le titre de Journal de Vézelay, véritables chroniques de Froissart au vingtième siècle, riches d'idées et d'anecdotes, de témoignages, de faits observés ou vécus, de conseils intemporels de sagesse et de fortitude. Qui perd l'espoir a tout perdu. Et, devant le spectacle que donne le monde d’aujourd’hui, au regard de qui demeure intelligent et ultra-sensible -- et il y a déjà un certain mérite simplement à le demeurer --,  l'homme mûr, qui bénéficie du soutien et de l'appui de ses quelques expériences passées, se prend  à trembler pour les jeunes  gens, les jeunes filles, les enfants de l'an deux mille, nés dans un sursaut de folle espérance, alors que maintenant vient, s'avance, se dessine ou se profile l'épreuve du feu.

Il fallut deux millénaires pour bâtir, construire, édifier, organiser le système de la gamme tempérée, de la tonalité, la hiérarchie sacrée des sons, fondements des harmonies inouïes de la musique classique occidentale, seul art probablement  que l'Asie puisse  envier, et qu'elle ne se fait pas faute d'étudier, avec passion et méthode. Mais quelques décades furent suffisantes  pour les détruire et les briser, faisant mentir un beau et noble mot : celui de "conservatoire".