15. juil., 2019

Pages intimes (176)

 

Le tremblement sacré, l'ivresse sobre. Parmi la longue liste des séismes, celui-ci est royal. Il est possible que madame Angela Merkel puisse trouver là une explication psychique, plus que physique, de ses troubles ; les longues attentes en station debout sont éprouvantes, en public,  pour les nerfs. Sur ce point comme sur tous les autres, l'Orient possède une longue expérience. Sept spectacles de Nô, au Japon, grâce à Sakaguchi Hiroko, furent pour moi une initiation de taille. Le nô, sa musique, ses chants, son mouvement, sa gestique sont une grande école pour les nerfs. Tous les détails en sont transcrits, ici et là, dans mes écrits, carnets et romans.  Je surpris, hier au soir, un frère carme occupé à exposer, sur les ondes, ses conceptions de la méditation, de la prière silencieuse, et de l'oraison de son ordre. Deux heures de prières silencieuses par jour. Mais en orient, il n'est pas rare que toute la vie, toute la journée, et même toute la nuit, ne soient que prière silencieuse, méditation ininterrompue. En l'écoutant parler des obstacles : d'abord la distraction, c'est évident, puis la sécheresse et la  désolation, je plongeai dans des abîmes de réflexions comparatives. Ayant vécu avec des dizaines, des centaines de Chinois et Chinoises, Japonais et Japonaises, au long  d'un demi-siècle, je connais bien leur état profond  de concentration intérieure, recueillement, méditation incessante, clef cachée de leurs facultés paranormales, efficacité, vivacité, espérance, endurance psychique, énorme énergie nerveuse, enthousiasme, survoltage, mysticisme naturel, mysticisme pratique. Et, jamais inattentifs,  ils sont rarement secs et désolés.  Qu'ils se déclarent éventuellement sans religion, ou pluri-religieux, n'y change  rien. C'est un fait de culture, une supériorité héréditaire et innée du bouddhisme et des spiritualités ancestrales et millénaires de l'Asie. Ayant fréquenté plus d'un distrait ou d'un extraverti depuis mon enfance, et à nouveau en quantité depuis mon retour,  les faiblesses et insuffisances des habitants de ma tribu me sont également bien connues.  La comparaison, je dois dire, est édifiante, pour ne pas dire terrifiante. Le pire n'est pas le fait, en soi, mais l'espèce de dénégation, de refus d'admettre qu'une autre façon de vivre, d'exister, de respirer, d'être humain et divin, soit possible.  Cette myopie, ou aveuglement tournent presque au déni de réalité. Le nombrilisme, l'attachement à soi-même est si intense, si viscéral, que l'hypothèse que d'autres civilisations supérieures aient, par malheur, existé, et existent bel et bien, est écarté avec une assurance phénoménale, un aplomb quasi pathologique. Je n'exprime ici que la conclusion tirée d'expériences personnelles, de faits que j'ai constatés plus d'une fois, dans des circonstances et situations variées, mais avec une régularité et une obstination objective qui en font selon moi des lois rigoureuses, avérées, toute une science ethno-psychologique et ethno-psychiatrique qui est encore à bâtir et à découvrir plus largement, peut-être, dans le prolongement de l'ouvrage fondateur de E.T. Hall intitulé The Hidden Dimension. Le plus stupéfiant est que ce déni de réalité s'étend même aux religieux qui ne sont pas ouverts à l'infini de Dieu, mais au contraire fermés, refermés sur eux-mêmes, leurs langues seules, leurs livres uniques, leur histoire, leurs rites, tout ce qui est leur, par hasard ou par chance, à l'exclusion des autres mondes spirituels. Ceux-ci sont tous frères, tous apparentés. mais le voir, le savoir, le reconnaître, le vivre, vivre à ce niveau, et le faire voir,  faire savoir  cette réalité, n'est pas à la portée du faible et du paresseux, moins encore du sectaire. Ce n'est pas, ce ne peut pas être, en dépit de ce que certains m'objectent très vite, pour se protéger et surtout ne pas s'interroger,  je ne sais quelle hostilité à moi-même, mes aïeux ou ma propre civilisation,  qui me pousse ou me motive, mais la réalité des faits, la constance des expériences dans les deux sens, pour ou contre, ici et là-bas, à plusieurs reprises et sur un très long intervalle de temps. Il s'agit pour moi de l'enquête d'une vie entière, menée d'une manière sérieuse,  responsable, à mes risques et périls, comme explorateur indépendant, sans soutien des divers cnrs, ou autres institutions. Quand bien même je serais un incapable, inapte et inepte, un personnage inintelligent, douteux, pourquoi pas mythomane ou fabulateur, ce que certains se sont empressés de penser, ou d'insinuer avec fourberie, sans politesse, pour tenter d'échapper à la pression des faits, à la force du réel,  les faits sont têtus, les écrits, les expériences, les voyages, le terrain et non les livres  : tout ce qui fut parfois nié, face à moi, sans honte et sans gêne, avec une impudeur ou impudence instinctives, avec des fanfaronnades,  avec extravagance, avec la vanité exemplaire de la gasconnade, si ce n'est la malhonnêteté,  la méchanceté, ou  la bêtise pures et simple. Mais peu importe et je pardonne à tous. Je me borne à constater et à dire, par souci de l'intérêt général, que la comparaison est cruelle, croyez-moi, y compris dans ma propre famille, car j'acquiers en une seconde des frères et des sœurs en la personne de passants fugitifs que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam. J'oeuvre, dussé-je friser le ridicule, ou la présomption, peu m'importe car j'ai la conscience tranquille, dans l'optique du salut national et, plus encore, du salut international. Le spectacle que nous donne un président américain hors norme, pour qui apprécie le théâtre et le cinéma, non pas seulement dans les petites salles ou en Avignon dans la rue,  mais sur la grande scène brûlante, les planches immenses du monde, est édifiant. Car, gouverner en utilisant et créant le chaos, en le maniant comme une sorte d'outil à tout faire, ne fut osé, ou tenté, dans l'histoire des hommes, et avec beaucoup moins d'argent et de moyens matériels,  que par les déments de l'histoire les plus dénués de scrupules. Une extériorisation forcenée, l'absence d'esprit et d'élévation, cette inintelligence ou décérébration sans empathie profonde, satisfaite d'elle-même, lui valent et lui vaudront, sous un prisme oriental, aux yeux orientaux, dans la sempiternelle mémoire orientale, vu de très loin, une réputation d'enfant gâté, obsédé par son nombril, enfermé en lui-même, niant toute réalité extérieure à soi,  spectacle inédit et inouï qui, pour tout observateur impartial, vaut son pesant d'or. Le monde d'à présent est tel, si shakespearien, que la fréquentation des théâtres et des cinémas est devenue superflue. Les arts sont donc en complète décadence. Et qu'en est-il des soubassements du christianisme ?  Celui-ci est si prodigieux, si les mots gardent un sens, que les miracles du sacrifice de la messe, de l'eucharistie. n'ont rien à gagner à la banalisation de l'habitude. Messe et communion fréquentes, rites mécaniques et machinaux sont loin d'être une valeur suprême. En tout, la qualité prime la quantité. J'aimai et admirai, un dimanche soir, la déclaration touchante d'un prêtre assez jeune:  "A l'offertoire, nous autres prêtres, n'en menons pas large." confession émouvante qui témoigne d'une haute conscience de la vérité des mots et des gestes, de la responsabilité des rites. Que faire, en résumé, en condensé ? Ouvrir portes et fenêtres afin d'aérer, lancer de gigantesques chantiers d'échanges et de synthèses, travailler, prier, méditer. S'abstenir de jalouser, d'envier et de rivaliser avec plus fort que soi, mais se mettre à l'école des autres cultures et civilisations, au lieu de croire, sans preuves, leur être supérieur et espérer follement les convertir à la vérité inéluctable du confort matériel, du désir ou caprice individuel, de l'absolutisme féminin, et aux mirages contemporains d'un occident énervé et épuisé.