12. juil., 2019

Pages intimes (175)

 

Si grave est la décadence de l'intelligence et de la pensée, dans l'Occident contemporain, qu'en tiennent lieu  d'une part l'astuce, le jeu de mots, le jeu sur les mots, avec les mots, et d'autre part la fausse complexité, le chaos verbal qui singent la profondeur et se font passer pour elle. Quand cette partie du monde était créatrice et produisait chaque jour des chefs-d'oeuvre impérissables, qui maintenant, pour qui prend le temps et la peine de les étudier, font honte à notre époque, deux piliers étayaient ses fondations séculaires : l'intelligence et la vertu, lesquelles s'unissaient en une troisième colonne, profonde et indestructible : la Foi. Vertu et Foi, au sens large de ces termes, garantes de l'intelligence, c'est-à-dire d'une haute compréhension du monde et de la vie, sous le voile qui nous cache l'action du surnaturel, de la sur-nature, du plus que nature, ici-bas.  Un aimable et honorable correspondant, d'apparence instruite, me manifeste son déplaisir par le message lapidaire que voici : "psittacisme ad nauseam." Il lui est facile de se guérir de sa nausée : cesser immédiatement de me lire.  Mais peut-être, qui sait ?  l'ai-je envoûté, enivré et, victime volontaire de sa haine à mon égard, il ne parvient pas à se détacher de l'objet d'opposition que j'incarne à ses yeux. Non désireux de communiquer son nom à qui, comme moi, travaille avec humilité et courage à visage découvert, il se fait passer pour  "le diapason du web" (sic), troisième astuce pour simuler, en l'espace et le temps de quatre ou cinq mots brefs, à défaut de construction intellectuelle, une forte intelligence. S'il a entrepris de mettre le Web au diapason, je lui souhaite bonne chance. Et s'il veut signifier, au contraire ou simultanément, sachant que la musique est d'une importance vitale pour moi, que je cherche à donner le "la", il se fourvoie. Le diapason, le "la", nombre fixé, au demeurant non sans arbitraire, de vibrations d'un corps sonore,  a évolué au cours des âges ; il a, ou avait tendance à monter. Le "la 44O" est un détail technique de la musique, qui n'intéresse que ceux, nombreux, qui accordent plus de prix au moyen qu'à la fin, aux instruments qu'à l'âme, au matériel qu'au spirituel. Me voici donc victime de trois piques, ou trois croix, en deux courtes phrases, quatre ou cinq mots : diapason du web ; psittacisme et nausée, comme si l'auteur craignait de ne pas se montrer assez intelligent, ou incisif, dans son offensive. Mais je lui pardonne. J'aime tous les animaux, je ne les mange pas, je suis végétarien,  grâce à Dieu et grâce au Japon : les perroquets, qui coururent en toute liberté sur mon dos, se perchant avec joie sur mes épaules, dans la volière d'un grand hôtel en Thaïlande, une série de photographies en témoignent, me sont fort sympathiques. Oui, j'ai conscience de me répéter, sans peur et sans honte. Tout enseignant le sait, la répétition est la mère de la pédagogie. Oui, il faut dire et redire, insister, graver les vérités, et repousser, parfois pourfendre l'erreur. Cocteau, Claudel, Hugo le savaient, l'ont pratiqué, quand la littérature française était grande et stupéfiait le monde. Par exemple, Cocteau répète souvent une anecdote, touchant un aristocrate anglais à qui l'ont fait remarquer qu'il fut élégamment vêtu, sur tel champ de courses, et qui, non seulement agacé, mais doué d'une hauteur de vue et d'une intelligence extrêmes, répond  aux flatteurs : "Si j'avais été vraiment élégant, vous ne l'auriez pas remarqué, ni dit."

Oui, répéter est la loi des mondes, en musique et partout, rehearsal en anglais, Probe en allemand. L'océan, en mouvement perpétuel,  répète ses évolutions, au point d'en paraître immobile, de même qu'une critique d'essence populaire de Jean-Sébastien Bach le déclare ennuyeux, monotone, car : "C'est toujours la même chose".  Nietzsche, Platon, Socrate lui-même se répètent, Cioran évoquait, non sans quelque raison, les grecs "avocassiers" ; non, bien entendu, que j'aie l'outrecuidance de me comparer, en quoi que ce fût, à de tels  géants.   

 Quant au psittacisme mécanique de la société moderne, messages publicitaires, réclames, consignes à répétition un peu partout, que personne ne peut plus arrêter, ni freiner, bruits automatiques, indicatifs endiablés des radios et télévision, véritables battages sauvages, bruitages divers, tintamarres sans lesquels, très probablement, le public s’ennuierait, effrayé par le silence, hypnotisé et abêti par le vacarme, il est de bon ton de ne pas s'en offusquer. Seul mon psittacisme dérange, à bon droit, à juste titre. Il est des vérités qui ne sont pas bonnes à dire. Baudelaire, Flaubert, Hugo, Balzac, Vigny, tous les écrivains et penseurs d'autrefois, dignes de ce nom, l'ont dit et montré : l'homme moderne est pitoyable. L'homme mécanisé, amoureux du bruit et du chaos, qui a la conscience vague d'en souffrir, mais qui ne peut plus rien pour arrêter cette course folle, tous ensemble, avec la majorité qui aurait, aura toujours raison, quoi qu'il arrive, droit vers l'abîme. Autrefois le bourgeois, maintenant l'homme moyen, disons le populiste. Parmi les mécanismes encore mal connus de cet engrenage, figure en bonne place celui-ci : l'homme moderne a voulu projeter une lumière crue et froide sur tout, tout éclairer, tout dépister, disséquer, tout connaître, ne rien laisser dans l'ombre, pourchasser, débusquer les secrets ; c'est ce qu'il appelle avec orgueil la transparence, ou la lucidité. Et ce faisant, il a tout détruit, tout sali, tout critiqué, tout raillé, tel l'enfant au stade sexo-anal qui trépigne et casse tout, l'enfant gâté, point malheureux, aveuglé par ses richesses et son confort, par ailleurs pris de honte, et désespéré de ne pas parvenir à créer comme autrefois le faisaient brillamment et naturellement les anciens, les génies antiques, les père fondateurs. C'est ainsi, par exemple, qu'a été détruite, en musique, la tonalité, la hiérarchie sacrée des sons, qu'il fallut deux millénaires pour construire, et qui fut piétinée en quelques dizaines d'années, jusqu'au point de non-retour. Mais la lumière crue et sans pitié d'une intelligence non organique étant lassante, s'imposa, pour en cacher la vanité, le recours au chaos, à la surcharge d'informations, de mots, de sons, la fausse complexité, en philosophie comme dans les lettres, et les arts. Ce qu'ils appellent "le relief", les coups de cymbales et les bruitages endiablés, les surprises ahurissantes, le style hollywoodien, trahissant "le bois sacré", reniant, repoussant et combattant la Velléda, la vierge sainte, devineresse, prophétesse des druides, voilà ce qui s'empara férocement des cœurs, des esprits et des sens.  Les variantes de la perversion, au lieu de la dévotion et de l'amour. C'est ainsi qu'en musique, comme en philosophie, une complexité épouvantable se fit passer pour de la profondeur, dissimulant, à la base, pour qui sait voir et entendre, non pas des structures stimulantes, mais rien de plus que le platitude et le simplisme. Les auteurs, au lieu de rendre claires et compréhensibles leurs idées, se mirent à singer le génie, confiant au lecteur ou à l'auditeur le soin de découvrir ce qu'ils ont voulu vraiment dire, au lieu de le dire, de l'avouer eux-mêmes, ne le sachant d'ailleurs pas eux-mêmes, et ne désirant pas le savoir. En musique, pour se borner à un seul art, Boulez et Messiaen en France ; Henze et Stockhausen en Allemagne, tant d'autres. Ce n'est pas parce qu'une pensée ou une oeuvre exhibent une complexité apparente, de surface, un chaos impressionnant pour celui qui ne connaît rien, ou peu de chose, ou qui ne se fie qu'à la technique, la virtuosité, la vertu morte, non la vertu vivante -- que cette oeuvre  est grande, tout au contraire. Une sonate de Haydn, comme le corps humain, comme tout organe vivant, est simple, presque trop simple à l'extérieur, et infiniment complexe à l'intérieur, en profondeur. là où il est difficile d'accéder, de pénétrer.

Et là se révèle la clef trompeuse du monde contemporain : il utilise le chaos pour dissimuler, masquer son côté primaire, donner le change, se faire passer pour génial, car derrière il n'y a rien, il n'y a pas d'âme, pas de grandeur d'âme, de générosité, de miséricorde. C'est un faux hermétisme du vide, une caricature, une imposture, le triomphe du faux et l'incarnation du mal. De la philosophie à l'art, en passant par la géo-politique, et les études historiques, court un même schéma, non vivant, l'inverse même des structures vivantes merveilleusement à l'oeuvre dans le corps humain, en chacun de nous, et que les anciens penseurs, artistes, grands religieux savaient voir, entendre, imiter et admirer, vénérer et respecter dans leur vie comme dans leurs ouvrages, avec l'aide de Dieu.