5. juil., 2019

Pages intimes (173)

 

 "Hommes de peu de foi !" vous prend-il l'envie de vous exclamer, au spectacle de ces gens indignés et maussades qui préparent leurs grandes vacances. Mais tout propos est peine perdue. Ils ne savent plus ce qu'est la foi. Les uns sont allergiques à ce mot, d'autres identifient Dieu à un bouclier qui dissimule les armes avec lesquelles ils menacent autrui, le souverain d'en-haut devenu chef d'armée,  étendard, drapeau qui flotte au vent. S'il est un lieu où la foi intense et intériorisée est audible, ce sont les œuvres de Jean-Sébastien Bach, à condition qu'elles soient comprises et interprétées dans l'esprit qui fut le sien, celui de la vieille Allemagne, qu'un Coréen, un Japonais, un Chinois, un bouddhiste, un taoïste, un confucéen,  parviendra mieux maintenant, par paradoxe,  à  approcher qu'un occidental contemporain, à l'exception des européens de l'Est, ou des Russes. Il m'arriva, au concours Long-Thibaud, d'être émerveillé par le jeu mystique de ces derniers, et catastrophé par celui des diplômés du conservatoire de Paris, dont le style des Préludes et fugues, en comparaison, m'apparut païen. Tous les détails de cette expérience cruciale sont transcrits dans mes notes regroupées sous le titre  La voie du piano, que d'ailleurs beaucoup de musiciens fervents, venant probablement d'Asietéléchargent sur le site www.researchgate.net. L'esprit de la musique classique occidentale est si complexe, si universel et si merveilleux qu'il ne faudra pas moins, pour le ressusciter et le faire chanter comme il se doit, que les effort conjugués de l'orient et de l'occident, aux approches de la fin de l'Histoire. Les Chrétiens contemporains n'ont plus la foi,  ni celle  de Jean-Sébastien Bach, ni celle des nombreux génies parmi leurs aïeux. Ils ont tout perdu ; tout oublié, tout galvaudé, tout sali.  C'est visible dans leur conduite, leur attitude, leurs propos, leurs écrits  ; audible dans le ton et le grain secret de leur voix, la musique qu'ils cultivent, leur style, dans son ensemble. De notables et réjouissantes exceptions, comme il en est toujours, échappent à cette règle. Le père André Bessette (1845-1937), fondateur des communautés Saint-Joseph canadiennes,  avançait hardiment, dès le début des années trente du siècle passé que tout allait de mal en pis, pour une raison simple : le pouvoir était laissé aux femmes, glissait entre les mains des femmes. Il n'entendait pas par là, à l'évidence, la femme fidèle à ses vocations naturelles et premières, la femme puissante, mais la femme qui ne se respecte plus elle-même, encore moins que l'homme, s'il est possible, ce monstrueux engrenage  qui a atteint un stade sans nom. Une récente émission de France inter traitant des amours de l'été,  sujet plaisant s'il en est, fut l'occasion d'entendre deux experts, l'un prônant  et vantant les rencontres extra-conjugales, l'autre décrétant qu'amour et sexualité sont maintenant séparés, tandis que la parole était donnée à un enfant de sept ans, navré d'avoir été refusé après avoir déclaré sa flamme (ce qu'il appelait très élégamment "recevoir  un râteau") : il fut consolé et encouragé, au prétexte que des occasions ultérieures lui seraient offertes et que la chance lui sourirait quelque jour. Ce qui se dit et se fait est, en vérité, à pleurer. Mais à quoi bon, comme Don Quichotte, se battre, tournoyer et mouliner contre les moulins à vent. Il est caractéristique que Chopin, mystique inconnu, ce que seul André Gide par intuition, plus qu'Alfred Cortot, en France comprit, et bien sûr les enfants russes, Scriabine et Rachmaninov --  mal interprété, passe dans l'opinion populaire pour un musicien mondain, frivole, superficiel, plus féminin que masculin,  le chéri des femmes, le protégé de George Sand, la moins à même de le saisir et de le protéger. Des mois durant, ce printemps, cet été, je reviens aux vingt-quatre Etudes op 10 et op 25. Mystère des mystères, merveille des merveilles, il me semble revivre cette période d'or, exactement entre douze et quatorze ans, où, de ma propre initiative, je les déchiffrai et étudiai toutes, car Carlo Guindani ne m'y incitait pas ; il se borna à m'en recommander et imposer trois ou quatre. Je me les imposai toutes, sans exception, avec constance, passion, dévotion. Car toutes sont très musicales, pas seulement les dix plus belles, si l'on veut op 10 n°3, 6, 9, 10, 12, op 25 n°1, 7, 10, 11, 12. Toutes sont exceptionnelles, par la conjugaison de la difficulté et de la beauté, du génie et de la foi intense, brûlante, intériorisée. Elles sont nourries de l'exil et de deux cultures, quatre cultures en ajoutant ces deux terres par excellence du chant et de l'harmonie, Allemagne et Italie. Heureux temps que celui des maîtres ès-harmonie. Ce que firent les hommes d'autrefois est prodigieux. Ce que font les hommes d'aujourd'hui, trop souvent, est honteux. Qui rallumera la foi ?  Elle couve sous la braise dans les textes anciens, l'art ancien, ce qui est ancien. Je m'en suis nourri là, et dans la musique classique, et avant tout dans l'esprit du Japon, les dieux omniprésents du Japon. Car monothéisme ou polythéisme, qu'importe, c'est tout Un pour celui qui se tient à la source, au seuil, connecté non pas au Web, le grand Filet, la grande Toile, le grand piège : connecté, branché à la Foi, immergé dans la Foi comme telle, sans livres définitifs, sans phrases. Réelle et vivante : être, savoir, paix, énergie, joie et force en fusion.