1. juil., 2019

Pages intimes (172)

 

Je me prends à penser qu'il serait sage d'adjoindre, au groupe des vingt dirigeants principaux du monde, de la planète bleue, une équipe de psychiatres, particulièrement d'ethno-psychiatres, chargés de les éclairer sur les questions, dilemmes, conflits potentiels, de plus en plus brûlants, qu'ils affrontent dans le noir. Quand on lit sous la plume de commentateurs à l'abri que les Iraniens sont agressifs, seuls agressifs sans doute, plus agressifs que les autres, leurs adversaires, ou quand un sondage indique qu'une majorité de citoyens américains envisageraient sans blêmir, et s'en s'indigner trop, une riposte nucléaire en Corée faisant jusqu'à un million de victimes civiles, l'envie vous prend d'abandonner les hommes à leur malheureux sort ; je veux dire de "cultiver son jardin", au sens classique, sens profond, peut-être trop subtil pour l'esprit primaire des contemporains, en admettant que ce divin passe-temps soit encore possible. Le refuge dans la musique, l'art, les jardins secrets de la pensée et de la méditation, Dieu soit loué, est encore et sera toujours possible. A vrai dire, l'équipe de psychiatres, d'ethno-psychiatres, pourrait également être affectée au Vatican, et en poste auprès de toute organisation, tant  les angoisses humaines et les démons qu'elles déchaînent, sont similaires, quoique variant infiniment selon les cultures, les langues et les références, disons les environnements, les milieux et les climats, pour faire discrètement allusion à la montée des températures, symbole parfait de l'enfer, bien qu'il existe aussi, dans le bouddhisme, des enfers froids. En quête d'universalisme, de fins philosophes diplômés de l'université française, possédant tous les sacrements de celle-ci, ne se font pas faute de noter que la vulgarité est de partout, y compris  l'Inde et la Chine anciennes, l'Egypte, la Perse, le Japon, la Coréel'Asie entière, ce que je ne peux nier, car à quoi bon nier les tautologies qui rassurent,  mais ce que mon expérience personnelle, et quotidienne, répétée, contredit sans cesse. Je dois dire qu'à ma propre stupéfaction, la somme de mes expériences prend un tour prodigieux  car je n'ai jamais été aussi à distance du monde de ma naissance, considérant de loin ma patrie, tout comme, à la longue, il m'est arrivé de regarder de loin également le Japon, la Chine, et tous les objets de mes premières passions. Se profile une patrie céleste, la vraie et seule patrie d'Ulysse, revenu à Ithaque, au terme de son Odyssée.  Me croira qui voudra, ou bien plutôt on ne me croira sans doute pas, nul homme ne fut jamais plus détaché que moi. Mon Odyssée ne fut pas de dix ans, mais de vingt, très loin du petit bassin méditerranéen. Cependant, contrairement aux apparences, je ne suis pas immodeste, étant allé très loin également dans le sacrifice de soi, de mes intérêts évidents, et même, à la mode asiatique, ignorée ici, dans  la désagrégation naturelle du moi enfermé dans sa carapace et son armure, prisonnier, caparaçonné, et égoïste. Comment le quarante-cinquième président américain, chef d'orchestre apparent du monde blanc, apparaît-il aux yeux de ses collègues, y compris européens peut-être ? Sans conteste, vu d'Asie, comme un enfant gâté.  enfermé dans la conviction de sa supériorité  et de ses droits exceptionnels, sans en avoir l'expérience et les titres véritables. Prisonnier de lui-même ; aliéné, forcené. Une formule m'est venue, qui vaut ce qu'elle vaut, symbole de la vulgarité ambiante, triomphante : "les chiants sont géniaux". Je ne fais que reprendre un vocabulaire contradictoire qui s'entend partout, en français comme en anglais  : c'est génial, c'est c...". Je suis au regret de dire que si, en effet, il peut arriver aux gens d'Asie de se montrer vulgaires, je les préfère de loin, dans cet état de vulgarité apparente, à leurs homologues, du seul fait qu'ils sont toujours moins gros, moins encombrants, moins matériels, de quelque façon, moins animaux en un mot. La lutte contre les esprits animaux est sans fin, c'est une donnée de base contre laquelle nul ne peut rien, mais l'éthérisation, et l'idéalisation, les différentes formes de la spiritualisation, sont, dans ce contexte, les bienvenues, tout comme les différentes formes et variantes de la solidification, ou bétonisation, sont, au contraire, mal venues. Jamais sans doute  l'humanité n'eût un aussi fort besoin de l'esprit de finesse, qualité jadis française, délaissée, négligée depuis longtemps déjà, maintenant japonaise, coréenne ou chinoise.  Il n'est pas jusqu'au monde catholique,  gardien de trésors, "gardien des ruines", pour reprendre le titre d'un livre de François Nourissier (1927-2011), qui ne serait pas mal avisé de puiser aux sources chaudes, sources grecques de Simone Weil, sources himalayennes, puisque, expérience faite, plus je me rechristianise à son écoute, plus je me réorientalise, et redeviens bouddhiste, sans contradictions, ni empêchements. Car si, aux yeux d'un ami, je suis truffé de contradictions, c'est à l'exemple du Christ et du Bouddha, qui le furent,  le sont aussi, pour qui sait les lire, sans préjugés. La vie n'est que contradictions ; la mort aussi, la mort comprise. Le chemin existe, à travers les obstacles, les encombrements, c'est là qu'il se trace, se dessine,  et va droit, en passant par le courbe. Goethe tout autant et les artistes et penseurs de son style, de son école, l'ont dit, éprouvé et vécu.  Et il serait à souhaiter que les dirigeants, les vingt chefs d'orchestre, découvrent  aussi, à leur manière et dans leurs occupations et tracas, cette voie qui est la vérité et la vie, à la fois droite et sinueuse. Voie à tous ouverte, au-delà des désespoirs et des lâchetés ou abdications, hors de portée du tiède et du faible d'esprit, mais à portée de main du pauvre d'esprit, de l'esprit d'enfance, si proche de l'esprit de Dieu, c'est-à-dire du Saint esprit ; humble pauvreté d'esprit, sous un déguisement de confiance qui passe pour de l'orgueil, si éloignée de celle des fols, des fats  et des idiots.