27. juin, 2019

Pages intimes (171)

 

 Je ne me dissimule pas qu'il peut paraître quelque peu ridicule de prêcher la vertu, surtout lorsqu'on eût une vie telle que la mienne, laquelle est consignée noir sur blanc, et en couleurs, dans mes romans. Cependant, je crois en conscience que c'est ce qu'il faut faire, ce dont le monde, tout le monde ressent maintenant le besoin, sans oser se l'avouer. Seul celui qui a connu le goût du contraire du bien, et même du vice pour l'appeler par son nom,  mot démodé, sait de quoi il parle, ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas, ou ne veut plus. Instruit par l'expérience, il est capable de faire un choix. C'est ce qui est si émouvant dans les Confessions de saint Augustin, ou chez saint Paul, qui fut, il est très difficile de se l'imaginer, un persécuteur, un homme de basse police, de basses œuvres. La conversion est une opération beaucoup plus complexe et extraordinaire que ce que l'on se représente, que le visage qu'elle présente en général. La saveur des mots et des idées a été gâtée par l'horrible logorrhée sociale, le prêt-à-penser généreusement fourni sur les ondes et dans la presse, les livres faciles. L'éducation gratuite et obligatoire fut une catastrophe, il est triste et tragique d'avoir à le dire, à le constater. Il vaut mieux se couper de tout, toute influence extérieure, dans un contexte si mauvais, si nocif. Le musicien qui écoutera toute la journée une musique frelatée, une petite musique sans harmonie, ne saura jamais ce qu'est la grande musique.  Beaucoup de gens, corps et esprit, sont désaccordés. Or, nous ne sommes que des instruments ; l'être humain est un instrument joué par quelqu'un d'autre,  plus grand que lui-même. Il est vrai que tous mes sentiments sont particuliers, mes réactions extrêmes et peu transmissibles, du fait de ce long séjour asiatique qui fit partie du destin qui m'était réservé.  Je ne peux m'attendre à être facilement compris et suivi. Toutefois je constate que je ne suis pas seul, comment pourrais-je l'être ? Et par exemple, le cardinal Sarah, d'origine guinéenne, auteur d'un livre sur le pouvoir du silence, possède une voix qui me rappelle celle du père Huang. Très probablement leurs expériences furent, dans une grande mesure, similaires. Le livre de mon professeur et mentor, et guide spirituel, Âme chinoise et christianisme, fut du reste préfacé par l'un de ses amis de Présence africaine. Il me semble que la crise du catholicisme, et la crise générale, pourraient être surmontées avec un peu d'imagination, une grande volonté, une grande foi. C'est d'ailleurs ce que tente d'impulser, contre vents et marées, le pape François premier. Combien ce chiffre lui convient : "premier". Et ce prénom, François, celui de François-Xavier, le plus grand des missionnaires, prénom adopté par ce Chinois arrivé en France au début des années trente, à l'Institut franco-chinois de Lyon, créé par les industriels de la soie : François-Xavier Huang. Tout est symbole, tout est signe, tout parle, ou crie, clame, s'exclame. Mais il est difficile et pénible, douloureux de voir vraiment, d'entendre avec toute son âme. Ressentir, penser véritablement, être attentif, ces opérations courantes sont déjà, en réalité des calvaires, un apprentissage, un avant-goût, une préfiguration du calvaire.  Combien de fois ai-je entendu dire, déplorer, les Japonais et les Chinois, de retour d'Occident : "Là-bas, le personnel n'est pas attentif, y compris dans les grands hôtels internationaux". Les occidentaux, en règle générale, ne sont pas attentifs, pas  suffisamment attentifs. S'en aperçoivent ceux qui ont connu, ou qui possèdent par nature, ont intégré par expérience ou par grâce, à leur système perceptif, d'autres références, plus exigeantes. Tout ce qui est habitude et superficialité nuit à la foi profonde. Car même le rosaire mécanique, ou la répétition obstinée de formules, visent en fait à transporter, hisser le fidèle dans les mondes supérieurs. Ceux-ci se sont ouverts à moi, sans que je sache alors très bien où et comment, lorsque je lus dans la thèse de l'indianiste Guy Bugault une phrase sanscrite qui s'exclamait : "Heureux le méditant qui ne sait même plus sur quoi il médite".  Confondre l'échelle avec le but  ne mènera jamais très loin. Cependant, il convient de continuer à méditer et à prier, avec constance, obstination, avec foi c'est le cas de le dire, sans support, sans mots, sans idées, sans spécifications. Peu nombreux sont ceux qui y parviennent. Tout était plus simple et beau, magnifique, enthousiasmant, quand le petit peuple pensait rejoindre, à l'heure de la mort, la vierge Marie et Jésus-Christ. Accablée d'imperfections, la famille humaine se doublait d'une famille divine, une sainte famille. Or, cette intensité, cette hauteur  de foi est encore, est toujours possible. Mais il lui faut d'autres moyens, d'autres échelles. Pour ce qui concerne le sacrement de réconciliation, pourquoi ne pas recourir à une pièce claire et non à un confessionnal ténébreux, humide, qui éveille, de part et d'autre d'une séparation, comme un guichet, de troubles ou pénibles sentiments ? Pourquoi ne pas recourir à l'écrit ? Tout est devenu si oral chez nous. La prééminence de l'écrit sur l'oralité est l'un des traits de la culture sino-japonaise. La force magique du caractère chinois est insoupçonnée. C'est lui qui donne à ces cultures une vigueur, une confiance indéracinables, parfois à vrai dire une fierté justifiée. Quant au sacrifice de la messe et à l'eucharistie, ce sont des opérations si fortes, si renversantes, qu'elles gagneraient à être rares. Les fidèles les ont fuies par horreur  de la superficialité mécanique, par une sorte de protestation inconsciente contre la banalité, ou hélas contre l'imposture. Il fut un temps où la communion fréquente n'était pas recommandée. Tout ce qui est profond se doit d'être exceptionnel, ou approché avec d'infinies précautions. Le drame de cette civilisation, dont elle périt, fut de prostituer ses trésors, de les exposer sur la place publique, de tout prostituer, tout galvauder. Le sens du rare, du secret, du silencieux est réservé aux initiés.  Non que les foules ne ressentent pas qu'elles y aient droit également, et à bon titre, mais il leur fut servi, proposé, imposé autre chose ;  dévaluation, falsification qui fut une très mauvaise façon de les honorer en apparence, de les mépriser en réalité. Une démocratie excessive, inconsidérée, méprise ceux qu'elle érigea en Dieu : le peuple, les gens, les petites gens. Sous le prétexte de les honorer, elle les gâte, les pourrit, les détruit. C'est là l'essence même du populisme. Celui-ci est une fausse et pernicieuse religion sociale, comme elles le furent toutes : national-socialisme, communisme, libéralisme.