24. juin, 2019

Pages intimes (170)

 

Une rare désapprobation, de la part de quelqu'un qui, Chinois ou sinisant, ou sinologue, signe courageusement et noblement 他妈的 "Tamade", m'incite à aborder de front, une fois pour toutes, la question du bas et du haut, des hauts et des bas. 他妈的, littéralement "Ta mère", équivaut au mot de cinq lettres, en chinois, Je l'entendis et l'appris pour la première fois, sur un mode plaisant, de la part de mon ami Wang You-guang, le calligraphe Wang Lu. Mais c'est Jacques Pimpaneau, le professeur qui, à l'École des langues orientales, avait quelque peu  une réputation d'anarchiste, qui, un jour, osa nous en expliquer le sens exact. Car ce ne sont que les premières syllabes d'une expression plus longue que je me refuse à inscrire ici ; je ne veux pas souiller ma plume, Il suffira de dire et d'observer que le commandement : "Tu honoreras ton père et ta mère" est bafoué, dans presque toutes les cultures, dès qu'il s'agit, sinon des siens, du moins des parents d'autrui, de l'ennemi, ou du contradicteur. Voici donc monsieur Tamade qui m'envoie une image des manifestations, à Hong Kong. Il y a du monde, je ne le nie pas.  Mais en cette matière, les estimations de la police, des autorités et des organisateurs  divergent du tout au tout, lorsqu'il faut quantifier, mesurer une foule, les uns ayant intérêt à en diminuer le nombre, les  autres à l'amplifier. Il semble qu'aucun moyen technico-scientifique n'existe pour les mettre d'accord, à l'heure où les ingénieurs, ces hommes de génie, sont capables, entre autres merveilles, d'expédier des objets ronds et assez lourds dans l'espace, à des millions de kilomètres, pour des motifs et des missions quelquefois peu clairs et peu utiles. Une foule, en revanche, personne ne possède une méthode scientifique sûre pour la mesurer, en ce commencement du vingt et unième siècle. Monsieur Tamade n'étant pas désireux de se fatiguer à argumenter, il m'envoie une image, une photographie, comme si cela suffisait à défendre sa cause. Remarquons-le, car ce phénomène est typique de notre temps : les hommes rivalisent maintenant à coup d'images. Quand Napoléon disait : "Une image vaut mieux qu'un long discours", il entendait tout autre chose, il n'entendait pas disqualifier les mots et les raisonnements. Au reste, voici que monsieur Tamade ajoute laconiquement, en anglais, cette petite phrase  : "Truth hunts you down". Voici donc qu'il possède la vérité, sur la foi d'une image, quand je ne la possède pas. Qui plus est, c'est un chasseur : il tire, il ne raisonne pas, il ne dialogue pas. Voilà qui est très sympathique, et pas du tout pour me surprendre. Je désire donc signifier à monsieur Tamade, quel qu'il soit, quelle que soit son identité réelle, Chinois ou pas,  sinologue ou pas, ce qui suit.

Premièrement, le nombre ne prouve jamais rien.  Goethe, tous les grands penseurs, à toutes les  époques, dans toutes les cultures, l'ont proclamé avec véhémence: La majorité n'a pas nécessairement raison, en soi, comme telle. C'est au contraire la minorité qui est détentrice de la vérité et tente de l'expliquer, souvent en vain, à la majorité, pour éclairer celle-ci et l'élever. Le Christ, Bouddha, Confucius, tant d'autres, les penseurs révolutionnaires eux-mêmes, n'ont pas dit autre chose. En second lieu, la libération politique, les libérations sociales, sont invariablement des illusions, que les jeunes gens, c'est-à-dire les générations de peu d'expérience, ou sans expérience, invariablement chérissent. Il faut du temps, et de la sagesse, pour comprendre que la véritable libération est spirituelle. En troisième lieu, entraîner l'humanité, y compris soi-même, vers le bas, n'est pas glorieux, et ne reflète, au mieux qu'une partie de la vérité, et même moins de la moitié de celle-ci. S'appeler soi-même monsieur Tamade, autrement dit monsieur Anal,, ou monsieur Sexo-anal,  n'est pas glorieux et n'a rien d'admirable. C'est triste, très triste. Je sais bien que la pourriture, les déchets, les immondices etc. sont un fait de la vie, et donc de la vérité qu'est notre existence, la vie et la mort. Je fus frappé, quand je lus le livre de Zhuangzi, par cette phrase que je n'oubliai jamais plus : "Le Dao se cache aussi dans l'étron". Traduisons-le  philosophiquement : le haut se trouve aussi dans le bas.. D'ailleurs, comme l'a noté en Occident l'hermétisme de la Table d'émeraude, dont l'origine est de quelque façon orientale : les structures du haut et du bas se font écho, se répondent, correspondent. Il n'en demeure pas moins que le haut est supérieur au bas. Le haut est le but, la visée, l'horizon, si le bas est la base. Vouloir libérer les peuples, les masses, la majorité, en commençant par s'abaisser soi-même et abaisser tout le monde, est un très mauvais départ. Vouloir lutter contre le matérialisme dialectique, en supposant qu'il soit encore prépondérant à Beijing, au nom du matérialisme le plus vulgaire, est un mauvais départ. Du reste, le premier a réussi, après bien des détours, des méandres, à développer la Chine à un point inimaginable, quand le second n'a jamais rien fait, où que ce soit, dans toute l'Histoire des hommes. A  l'époque où la philosophie française  était intelligente, il se disait qu'il n'existe pas de grand homme pour son valet de chambre, manière élégante et subtile de dire ce qui se dit maintenant  tout à trac, et est, j'en conviens, une grande vérité. L'accent mis par notre époque sur les infrastructures et les sous-structures, atteint des proportions pathologiques ; cette dimension de sous-culture ou d'infra-culture n'est pas à son honneur. S'y rallier  n'est à l'honneur de personne.  La culture chinoise classique est subtile et discrète sur ces thèmes, comme le prouve la phrase citée plus haut, "Le Dao est aussi dans l'étron", de même qu'est discret et subtil le Christ, en un unique passage,  lorsqu'il remarque que ce n'est qu'une fois hors du corps, que les immondices deviennent véritablement des ordures. Le Bouddha n'est pas moins discret et subtil sur ce sujet sensible. Bref, les corps pourrissent un jour, et le tri entre  pourriture et nourriture, ordure et or, est un phénomène extraordinaire qui nous habite et nous transperce. Mais au lieu de s'étonner et de se féliciter, s'émerveiller de ce miracle quotidien de la vie, s'en lamenter, en être obsédé, tout voir par en bas, tout ramener à l'en-bas, est une infra-noïa qui disqualifie un large pan de la culture, ou pseudo-culture contemporaine. La véritable intelligence n'est pas là. Les maniaques de l'en-bas, quoi qu'ils disent et prétendent, ne sont pas détenteurs d'une vérité. Sade et Rabelais ne sont pas, ou plus, mes auteurs préférés. Comme beaucoup, je suis passé par là, mais pour en sortir ; j'en suis sorti, et c'est heureux  Un siècle puant n'est pas la vérité. S'il faut passer par la puanteur, c'est pour la dépasser, la repousser. La révolution spirituelle, la libération spirituelle, seules, vaincront  Les révolutions et libérations matérielles et vulgaires touchent à leur terme. Telle est ma réponse, en ce jour,  à monsieur Tamade, qui s'injurie lui-même par le nom sous lequel il se dissimule.