17. juin, 2019

Pages intimes (168)

 

Si le diviseur est démoniaque, il est évident que le conciliateur, le réconciliateur le contrarie. Le maître du conflit est un maître de la critique. L'intelligence  est ennemie du cœur. La science froide conduit l'humanité à sa perte. La science chaude est rare, presque inaccessible, étant le cœur unie à l'intelligence, toutes facultés coordonnées, corps, esprit, sens et raison, dans la grande synthèse de l'âme. L'esprit saint, l'esprit à son summum, mène à cette fine pointe, apex où se tenir longtemps debout, respirer dans un air raréfié, tient du prodige. Il est plus confortable de s'installer dans la plaine, ou dans les marais, les marécages qu'en haute montagne. "Con espressivo" ont noté les musiciens classiques d'Occident dans leurs œuvres. Puis Chopin, Liszt, les romantiques sont allés jusqu'à écrire, et demander, exiger : "con anima" ; requête, exigence d'une prière. Jouer, chanter, vivre avec âme. Une mauvaise musique, le plus souvent, nous environne, nous submerge, nous détruit. "Senza anima", le sans âme devenu la règle, n'est-ce pas le triste produit fatal de la puissance générale de la machine, la mécanisation, l'automatisation, la scientifisation en marche vers la robotisation, c'est-à-dire la déshumanisation, le refroidissement, la glaciation, ce que l'on commence à nommer l'hiver nucléaire. La planète s'échauffe, les âmes se glacent, se bronzent ou s'éteignent. Considérations qui ne doivent pas conduire au désespoir, ni au cynisme, encore moins au cynisme, à s'aveulir  -- en tous cas qui ne m'y mènent pas. Une seule œuvre, une seule vie "con anima" dément et repousse cent œuvres, cent vies "senza anima".  "Con anima" vaincra, vous prend-il de vous écrier. "Con anima" protégera et sauvera la planète. Ce qui est triste est de croiser, d'écouter, de lire des chrétiens, des religieux, parfois de très bonnes volontés, "senza anima". Mon parti-pris si l'on veut, mes réflexions, fruits de mon expérience, en vérité toute mon expérience, la totalité de mes expériences et ma vie entière me confirment dans l'idée et la sensation profondes que l'Orient est "con anima", en son fondement. Seul l'orient peut sauver la planète, la terre, l'humanité,  et ses alliés, l'occident qui ne rejette pas l'orient, mais s'intègre ou s'intégrera à lui, coopérera avec lui, se réconciliera avec lui. Car l'humanité est un tout, de même que les deux moitiés de notre cerveau, droite et gauche, font écho aux deux hémisphères du globe, deux sensibilités plus coordonnées que distinctes, sans séparation, sans coupure. L'intégration, la réintégration, telle est la voie, la méthode des  méthodes. Être capable de ressentir et d'écouter le silence éveillé,  se glisser en lui, vivre, exister en lui,  se déplacer en ce lieu et en ce temps, tel est selon moi le critère, d'après mon expérience journalière. Pourquoi est-ce si simple, si évident en Orient, si difficile et rare, exceptionnel ici, c'est le mystère qui m'échappe. Ce sont de ces choses qui ne s'expliquent pas par des mots, qui ne s'enseignent pas, mais qui s'expérimentent, se vivent, se montrent, se communiquent. Les gens d'ici, pour la plupart,  sont incapables de vivre sans parler, sans verbaliser ; le langage est leur être intime, comme s'il n'y avait rien de plus à découvrir, à habiter, à être.  C'est alors que je vis, existe, me déplace, dans ma différence, ma distinction depuis mon retour. C'est ma joie incomparable, mon épreuve, mon supplice et mon délice, une sorte de croix. Et je ne suis pas seul, je ne suis pas isolé en ce lieu et en ce temps. Je m'exprime à la première personne du pluriel, je dis nous, comme un saint père, avec modestie, humilité, effacement. Car ce lieu, ce royaume, cette immortalité existent. Non seulement je le sais mais je le ressens, et je le suis. Et nous sommes très nombreux là, à y être, ici et maintenant. C'est la vérité de l'expérience, telle est la vérité comme fait, le fait de la vérité.