10. juin, 2019

Pages intimes (166)

     

La scène se passe au café Liberté, où, dit-on, Sartre avait ses habitudes. Un consommateur au comptoir, pris d'une inspiration soudaine, s'exclame : "Dieu a mal travaillé. Le mal partout ! ". Un autre enchaîne à ses côtés : "Il a créé le capital. L'exploitation de l'homme par l'homme." Non loin, éberlué par ces échanges burlesques, je reste sans voix. Je ne désire pas disserter sur des sujets complexes au café du matin, en mangeant un croissant. L'une des nombreuses choses que j'ai apprises au Japon est qu'il est préférable de ne pas aborder des questions graves et sérieuses au repas. Tel n'est pas le cas en France où j'ai observé souvent, devant les plats, et quasiment à la première bouchée, une irrésistible envie de philosopher, d'exprimer les pensées les plus élevées et de résoudre les énigmes les plus difficiles. Je l'ai observée, soit dit en passant, dans tous les milieux, les plus cultivés et les moins cultivés, les plus riches et les plus misérables. De toute façon, parler aux comptoirs, exposer ma situation, tenter d'expliquer que j'ai vécu vingt et une années ailleurs, dans des pays lointains où tout le monde aimerait aller au moins une fois, quinze jours, très probablement où les envieux n'iront jamais, tous ces discours préalables m'entraîneraient trop loin. Je ne peux que rester taciturne, bienveillant, faible et anodin d'apparence ; et émettre à l'entour des ondes psychiques favorables. Si chacun et tous se mettaient, dans les lieux publics  à émettre des ondes de pensée positives, bienveillantes, si un bon état d'esprit et une bonne volonté envahissaient le pays, et la planète, et non un mauvais état d'esprit, une mauvaise volonté, réticente et hostile, une sorte de révolution interviendrait. Une révolution psychique et spirituelle.

Je comprends vite que l'un des interlocuteurs travaille au marché qui campe sur la place voisine.  "Je deviens misanthrope" insiste-t-il. Il explique que les clients viennent avec des enfants et en trottinettes, qu'une dame a déposé sans ménagement son gros sac à ses pieds ; je ne vois pas exactement ce qu'il veut dire mais je sympathise avec lui sur ces points : le sans-gêne, l'inattention générale. Cependant je n'adhère pas à sa philosophie. La philanthropie, dans tous les cas, au bout du compte, doit être sauvée, préservée. Dieu a très bien travaillé, au contraire. Dire que Dieu a "mal travaillé" est ridicule et comique. Ce qui est ici étrange tient au fait que ce propos dénote une préoccupation, en soi, sur le sujet : une obsession pour la création, un appel vers Dieu, une angoisse devant un vide incompréhensible, une absence ressentie, l'impression d'une sorte de trahison du divin. Ce marchand, cet homme de marché n'a pas fait de hautes études, moins encore en sciences sociales, mais il y aspire. Son interlocuteur est peut-être plus instruit, puisqu'il parle du capital et d'exploitation de l'homme par l'homme, mais il est encore plus ridicule, s'il est possible. C'est l'homme et non Dieu, qui, dévidence a créé ou inventé, ou laissé se développer inéluctablement tout ce processus. L'homme exerce sa "liberté", nom du café où cette petite conversation s'élève, où cette petite scène prend place ;  il use de sa liberté d'une façon tragique et douloureuse, souvent maladroite, misérable. Je ne peux oublier, j'ai conscience que, tout près, boulevard Quinet, les ondes de radio Notre-Dame émettent. Dans le cimetière attenant, reposent tant de grands esprits et de grands artistes, français et étrangers, exilés qui n'ont jamais réussi à rentrer chez eux, comme Cioran, l'ami du père Molinié, malgré le désir qui grandit au soir de la vie ; ceux qui découvrent, dans l'ennui et le drame, et la perplexité, qu'ils n'ont plus de "chez soi". Dans ce quadrilatère, ou mystérieux triangle des Bermudes, c'est, en raccourci, toute la situation  tragique d'un pays autrefois brillant, et encore brillant, qui s'exprime ; une image, aussi bien de la destinée humaine et de sa condition, que de la condition divine de l'humanité. 

Mais comment  parler de Dieu, et qu'en dire ? il vaudrait mieux n'en pas parler, ou n'en parler que sur le mode indirect,  quand le style direct ne sert à rien, n'aboutit à rien, sinon à créer le malaise et le doute.  J'entendis l'autre jour une conversation, d'ailleurs émouvante et agréable, sur les animaux domestiques, dans l'Evangile et la Bible,  les ânes, les chevaux, les chiens fidèles, et il m'apparut que si Dieu créa ceux-ci, il créa aussi les animaux sauvages, laids, dangereux, désagréables, dont la liste est longue et dont on parle moins dans les pays tempérés. Un chercheur patient pourrait écrire une thèse sur ce thème, ou bien ce travail a-t-il déjà été fait : "Animaux domestiques et animaux sauvages, dans les deux Testaments et dans la Création."  La diversité, la dichotomie de tout ne doivent pas nous porter au désespoir. Oui, je trouve, quant à moi, et comme in petto, que Dieu, ou l'Esprit saint ont très bien travaillé. Si quelqu'un ne travaille pas bien, c'est l'homme, nul autre. Et encore ! car l'homme a très bien travaillé et il peut très bien travailler. Dans le cas contraire, il n'a qu'à s'accuser lui-même, et non Dieu, ni les autres ; ni les Chinois par exemple ; ceux qui ont l'habitude de travailler dur, avec peu de douceurs, d'aménités, de repos, de congés payés. Et puis, ceux qui ont bâti Notre Dame, par exemple, et toutes les églises, les monastères, les bâtiments anciens,  ont travaillé dur, habilement, avec un goût élevé, un sens esthétique admirable. Les anciens artistes et les artisans ont magnifiquement œuvré, avec l'aide de Dieu et pour la plus  grande gloire de Dieu.  Dieu n'est pas du tout ce que l'on dit et croit qu'il est. C'est là le grand drame de notre époque. Si les gens savaient, tous se mettraient à croire en Lui. Il vaut mieux, somme toute, parler de l'Esprit saint et du Christ.  Le Royaume de Dieu est au fond de nous,  et il nous demande de demeurer en paix et en repos en son sein, pour le voir, le contempler.  Le bouddhisme et l'hindouisme sont une aide puissante contre les animaux sauvages. L'immortalité est là, nous sommes immortels, encore faut-il le mériter et en être digne, sans, dans ce but, faire confiance uniquement aux académies. Finalement, tout est très simple mais il faut passer par des détours complexes pour s'en apercevoir.  Chantait ce matin, je ne sais pourquoi, dans ma tête, ce verset des Actes des apôtres : "Grande est l'Artémis des éphésiens ...".  En d'autres termes : grande est l'Éphèse des éphésiens. Grande est la liberté de ceux qui adorent, ou idolâtrent la liberté. La vérité est que la liberté, au sens commun, ne mène à rien.

La scène se passe à Montparnasse, là où jadis, l'Esprit saint avait ses habitudes. A l'heure où les magazines s'interrogent pour savoir ce qui court dans la tête des Chinois, il est facile de répondre, un lundi férié de Pentecôte, deux jours de repos pour l'Esprit dans une société laïque : L'esprit saint est dans leur tête, comme, en principe, dans les nôtres, dans les vôtres.