6. juin, 2019

Pages intimes (165)

 

Je suis très à l'aise pour exprimer mes sentiments contradictoires touchant la commémoration des événements de la place Tian an men. En effet, dans un premier roman, intitulé  Les caves de l'existence, je me suis identifié à l'un de ces étudiants dont la vie s'est terminée tragiquement en ce lieu. Plus exactement, dans le récit central inséré dans le livre, le héros échappe au massacre, fuit, avant d'être capturé, emprisonné et exécuté. Son histoire est plus ou moins analogue à celle de Li Da-zhao (1888-1927), soixante ans plus tôt. C'est l'histoire éternelle de l'étudiant attiré par l'action politique. Il y aura toujours des jeunes gens, ou de moins jeunes héros, sacrifiés de tous âges, victimes innocentes, séduits et trompés par les sirènes politiques. Le Christ lui-même, vu sous un  angle, est un roi putatif, prince en puissance, seigneur du Ciel, un agitateur public, qui dérange la société établie, nuit à l'ordre existant, tant romain que juif.

Sur le moment, je me souviens qu'un journal de Hong Kong m'avait fortement ému. S'y voyait la photographie d'une balle employée et recueillie, disait-on, sur la place Tian an men ; une énorme balle qui paraissait  être d'un calibre approprié à la chasse aux bêtes sauvages dans la jungle. J'étais d"autant plus ému que j'avais vécu pendant des mois dans un dortoir, à l'Université de Nanjing, en compagnie d'un jeune soldat de l'Armée populaire de libération. Il s'appelait Han Ming, nom qui sonne comme antique, était d'un caractère doux et agréable ; nous nous entendions fort bien. Je dois cependant ajouter que je remarquai vite qu'un petit nombre d'étudiants, et un ou deux professeurs ne l'appréciaient pas, se moquant gentiment de lui, comme s'ils lui reprochaient un statut privilégié. 

 Parcourant d'un œil rapide et lassé les articles que la presse consacre à cet anniversaire, je constate que certains commentateurs ont transformé, sans ambages, la "déesse de la liberté" (jiyou de nüshen)  en "déesse de la démocratie". Cette statue, dressée sur la place, était une statue de la liberté, celle de Bartholdi. Quoi qu'il en soit, instruit par l'expérience, l'âge, un très long séjour au Japon, et d"autres facteurs, je suis maintenant sensible aux aspects aventureux, absurdes et peu profonds de ce style de révolte. Un mort est un mort ; une injustice est une injustice. Mais la cruauté et l'inanité des affaires humaines  sont telles que la comptabilisation des victimes, en pareilles circonstances, défie, par nécessité plus que par volonté, les techniques et les sciences, dans leur prétendu triomphe. Plus le nombre est grand, plus grande est l'approximation ; le nombre des victimes est toujours un nombre rond, facile à mémoriser, à dix, cent, mille unité près ; dix mille, cent mille, un million d'unités près. Au sein de la pire tragédie, le grotesque du point de vue socio-historique l'emporte sur l'angle simplement humain. Celui-ci fait pénétrer dans un autre monde. Ce réel-là est plus réel que le réel socio-politique. Il touche du doigt les plaies.  

Cependant, imaginons un instant que le chaos gagne deux pays immenses comme la Chine et l'Inde, pays de plus d'un milliard d'hommes. Ce chaos menacerait le monde entier, y compris les pays qui l'auraient suscité, encouragé.  Quel haut niveau de responsabilité représente le seul fait de les gouverner pour y maintenir l'ordre, un certain ordre, un minimum d'ordre !  D'ailleurs, par parenthèse, n'en est-il pas de même pour toute organisation, toute société, toute entité, profane ou non, toute église ? Le point de vue de la liberté superficielle de chaque individu n'est pas commensurable avec celui de la liberté de l'ensemble. Ou bien plutôt, ce dernier,  le point de vue du Tout n'est pas à négliger pour l'évaluation du degré et de la qualité de la liberté personnelle. La liberté profonde, son intensité, en un mot, n'est nullement ce qui est cru, vanté, exposé, prôné  d'une façon commune. La libération,  au sens socio-politique de ce terme, vient en second. Elle devient un leurre lorsqu'elle n'est pas conditionnée et régulée par une libération de l'esprit. La libération véritable n'est jamais politique ; celle-ci est superficielle, insatisfaisante, et tôt ou tard décevante. La libération spirituelle est seule profonde et solide. Les cultures anciennes le savaient mieux que les cultures contemporaines ; elles le transmettaient, comme un trésor, un trésor immatériel, de génération en génération. Les pays modernes qui se disent plus avancés que les autres l'ont oublié, mais ils sont en passe de le redécouvrir. Par exemple, la femme libérée s'aperçoit, ou s'apercevra qu'elle n'est pas libre, même si elle ne veut pas que ce soit dit, en face d'elle, à haute voix. Moins libérée, moins libre en général, la femme japonaise est plus heureuse ; la femme chinoise, la femme coréenne également, et beaucoup d'autres. Elles sont si libres, si différentes qu'elles donnent quelquefois l'impression d'inventer et de créer tous les jours une autre figure de la féminité ; comme un troisième sexe, un sexe transcendant. Et de même, l'homme libre le demeure dans les chaînes et dans les pires conditions. C'est exactement ce que Socrate enseigna, mais la culture à laquelle il appartint  l'a mis au rencart et au rebut. Les cultures socratiques sont maintenant à chercher très loin. Socrate n'est pas une figure populaire à la mode. Le poète insatisfait, travaillé par un désir vague, un idéal, un pressentiment, se met en marche pour Beijing, Tokyo, Séoul ou Moscou, comme autrefois pour Rome et Athènes.