3. juin, 2019

Pages intimes (164)

 

Le cerveau humain aime étiqueter, coller des étiquettes sur l'esprit d'autrui. En voici quelques-unes : chrétien, franc-maçon, bouddhiste, athée, fasciste, nationaliste, mondialiste, libéral, anti-libéral, ainsi de suite, beaucoup d'autres. Définir des frontières précises, infranchissables est réconfortant pour la raison élémentaire, en cette période de troubles où les équilibres vacillent. Vivre dans l'imprécision, l'indéfinissable, l'indéterminé est un supplice insupportable pour les cerveaux fragiles. Le vertige caractérise notre temps ; beaucoup éprouvent le besoin de se raccrocher à des piliers. Or, les cerveaux puissants, qui se sont formés à un niveau supérieur, les grands scientifiques, les grands religieux, comme les grands philosophes, ont dépassé et dépassent ce cap, sans troubles, sans tourments, s'établissant fermement en un autre lieu, plus ample, plus stable, à l'abri de la légèreté et de l'inconstance du bavardage ordinaire des hommes en société. Transporter autrui en ce lieu demande beaucoup de temps et d'efforts. C'est un lieu qui ne s'explique pas, ne se décrit pas. Mais ceux qui y sont parvenus savent bien qu'il existe. En ce lieu, en ce pays, ce royaume, la précision règne, une précision chaude, émue, émouvante et chaleureuse, communicative pour ceux seuls qui sont appelés à ressentir cette vocation profonde, sans que les classifications, les cloisonnements, qui certes subsistent, soient pour eux un handicap ou une entrave. Il est inutile de dire que les esprits asiatiques, portés vers la synthèse plus que vers l'analyse sèche et froide, sont des plus doués pour cette forme d'esprit ; et hélas que les représentants de l'Occident décadent sont les moins capables de le comprendre et de le pratiquer.  Or, où que ce soit et d'un point de vue général, c'est cet état d'esprit dont le monde ressent à présent la nécessité pour tenter de franchir les obstacles, répandre l'amour universel, la fraternité universelle, et non la haine et la division universelles ; s'unir, s'entraider, coopérer, se secourir, s'aimer, aimer la vie, les vivants et  poursuivre le chemin, au lieu de continuer à empoisonner à la fois la planète et le cerveau de ses habitants. 

J'entendis hier soir un prêtre courageux, dont je partage la foi profonde, à la fois sérieuse et libre, déclarer que les premiers chapitres de l'Ancien testament sont, somme toute, d'essence mythologique et symbolique, provoquant la réaction immédiate d'une auditrice, alarmée à juste titre par son audace.  Comprendre, sans porter atteinte à sa foi profonde, qu'Adam et Eve n'ont pas existé comme tels, ni leurs enfants jusqu'à Abraham, lequel inaugure, selon saint Matthieu la lignée des trois fois quatorze générations qui mènent au Sauveur, saisir le sens à la fois vrai et faux de toute cette généalogie fondatrice, n'est pas à la portée du faible d'esprit. Et cependant, le simple d'esprit, le pauvre d'esprit, pénétrés de l'héroïsme des Béatitudes par instinct et don naturel, le saisiront  sans peine, plus que celui qui se cramponne à des repères fixes et rigides. Ni le chrétien véritable, ni le bouddhiste véritable ne sont des psycho-rigides. Il existe même des scientifiques, comble d'ironie, qui font preuve d'une telle psycho-rigidité quand ils écrivent et donnent le résultat de leurs études et recherches, que celles-ci sont à l'évidence erronées ou incomplètes aux yeux de qui possède la faculté de lire entre lignes ; c'est particulièrement vrai pour les  médecins, les économistes, mais aussi pour les physiciens, les astro-physiciens, et d'autres sciences. Il est recommandé, plus que jamais, à tous les esprits scientifiques de lire Bouvard et Pécuchet de Flaubert, dernière oeuvre, inachevée, de l'auteur. Beaucoup de grandes œuvres, par parenthèse, sont inachevées, comme celles de Proust et de Musil ;  d'autant plus grandes qu'elles sont inachevées, l'inachèvement, comme l'inaboutissement étant des signes de grandeur. La passion de définir, de tout ranger dans des cases est arrivée au stade suprême de l'absurdité. Les classificateurs sont pris de court. Trouver dans les divines ambiguïtés de l'Evangile un état d'esprit de classification relève du prodige. Le Christ n'était pas armé de classeurs, ni, Dieu soit loué, Deo gratias, d'ordinateurs en chaîne. L'esprit de  classification psycho-rigide qui souffle sur le monde n'est ni chrétien ni bouddhiste ; philosophique, pas davantage. Les inquisiteurs de style moyenâgeux ont de beaux jours devant eux ; à  leur intention, les sociétés recrutent.

La vérité ultime, s'il est est une, est qu'il existe une voie très étroite d'exigence et de devoir, sans liberté et avec liberté, une sorte d'anarchie rigoureuse, celle des grands saints brûlants qui dérangeaient les tièdes, y compris dans l'Eglise. Celle-ci en tant que corps du Christ n'est pas une organisation  comme les autres ; et cependant, à son détriment, elle est contrainte d'en avoir et d'en prendre les apparences. Je ne veux d'ailleurs convaincre personne de quoi que ce soit. M'exprimer seulement, ce qui reste un défi quand tout est inexprimable. Jamais le Verbe, n'a été si déconsidéré. En particulier le verbe froid. Quand les mots retrouveront leur chaleur, leur rareté, leur intensité précise et imprécise,  l'humanité sera en voie de sortir de sa crise.