31. mai, 2019

Pages intimes (163)

 

Je ne sais trop pourquoi il m'est apparu, hier au soir, que le jour d'aujourd'hui serait exceptionnel, et ne réapparaîtrait jamais plus. Car de chaque jour cela peut être dit. Je ne suis pas un fanatique de la numérologie. 31.5.2019. 3+1+5 = 9. 19 puis 20. Le principe de la Kabbale est impressionnant. Derrière tous les hasards, se cachent des chiffres et des raisons, un réseau de lois que nous ignorons. Tout est rationnel, d'un point de vue absolu, sous l'angle divin ; tout est irrationnel et déconcertant, sous l'angle humain. Concilier, réconcilier ces deux plans, à ceci se résument notre tâche, notre vocation, notre mission en ce monde. Le temps est une invention humaine. Il existe sous ce mode : "Je fuis, je n'existe pas ; ne me poursuis pas."  Il existe sur le mode de la fuite. Le calendrier est différent au Népal, en Thaïlande, en Israël, tant d'autres pays sur terre. Le Japon vient d'inaugurer, en ce mois de mai, une nouvelle ère. Première année de l'ère ReiwaReiwa ichinen  令和一年. C'est une façon élégante de faire table rase. Tout effacer, tout oublier ; laver et recommencer , repartir à zéro. Le principe dément de l'Internationale prend ici une teinte philosophique et spirituelle de construction, non de destruction. La révolution de l'esprit prime toutes les autres ; prend le pas sur la révolution sociale. Le seul changement profond est spirituel, non socio-politique. La libération de l'esprit est, de loin, la plus forte. Entre union et désunion, accord et désaccord, consonance et dissonance, qui ne choisira le premier terme, contre le second ? L'Organisation des Nations-Unies, les  États-Unis, l'Europe unie, les mots ont-ils donc encore un sens ? Personne ne prêche la désunion, à moins d'être vil. Qui peut parvenir à convaincre autrui que ces principes sont nobles : moi d'abord ; en premier lieu, mon intérêt, ma santé, mon salut ; ma nation, sur terre, au-dessus de toutes les autres nations ? La trilogie de la République elle-même, d'une façon vague, confuse, obscure, revendique et affirme la priorité de l'Amour universel : Liberté, égalité, fraternité. Celle-ci est le gouvernail de l'esquif, qui seul garantit l'équilibre, la solidité de l'ensemble. Liberté, égalité ont usurpé trop de place, quelquefois toute la place. Il s'imposerait d'instituer une sorte de ministère de la fraternité, comme de proposer un gouvernement mondial de la fraternité.

Un ami, darwinien attardé, m'objecte que la vie est injuste. Elle l'est sans contredit.  Les sciences biologiques, depuis leur naissance, incitent à l’irréligion, l'irrespect, la revendication ; plus que d'autres, plus que la cosmologie, les mathématiques. S'il est une grandeur de l'esprit humain, elle tient à la reconnaissance que son activité spécifique n'est pas tout-puissante, que les règnes animal, végétal, minéral coopèrent avec lui, en tant que parties intégrantes, vers quelque chose comme le règne de la cité céleste, qui ne s'apparente pas au règne exclusif de César. Parce que la vie est inégale et injuste, les philosophies et les religions sont apparues sur la terre, pour établir ou rétablir, instaurer, affirmer, faire triompher le règne de la justice. Comment serait-il possible de se dire et se croire chrétien, bouddhiste, ou simplement philosophe, homme sensé, de bon sens, de sens commun, tout en se lamentant et s'indignant, sous le prétexte que la vie est injuste ? La dissonance, le désaccord, la désunion sont des moments, des escales sur le chemin de l'harmonie. Ces étapes transitoires contribuent à la rendre plus précieuse et plus belle, selon la célèbre pensée d'Héraclite. Nous sommes arrivés, semble-t-il, une fois de plus,  à l'un de ces moments de halte, d'arrêt, d'hésitation, de doute.  La haine, le mal, la mort ne sont pas ce qui domine et l'emporte à la fin. Ce sont des éléments qui conspirent bassement, à la basse et à la base,  pour jouer leur petit rôle délétère, dans l'équilibre général en vue du bien, de la vie, de l'amour.

La philosophie de l'harmonie  se tient au cœur, se dresse au centre de la culture sino-japonaise. WaHe en chinois : 和 caractère simple que tout enfant, tout écolier, tout lettré calligraphie et révère, fondement de l'éducation. Rei 令 est un idéogramme honorifique, en japonais comme en chinois classique, pour indiquer ce qui descend, ou condescend, de haut en bas, mouvement à la fois de service et d'obligation, droit et devoir, acte divin, véritablement impérial. L'esprit humain, quoi qu'on en dise et quoi qu'on fasse, n'est pas et ne sera jamais, de lui-même, et en soi, tout-puissant. L'empire vient d'ailleurs, de plus haut. Et comme le proclamaient la pensée, la culture et les mœurs gréco-romaines,  l'empire sur soi-même, l'empire de l'homme sur son propre cœur, son cerveau et ses sens, fut et sera toujours le plus haut, le plus difficile, et le plus nécessaire.  La domination des passions est à l'ordre du jour. Il est plus d'une façon d'être imbu de soi-même. Par-delà la modestie et l'humilité, apparaît et culmine l'effacement. L'Asie est experte et expérimentée en effacement. Elle sait travailler et souffrir ; ce que savait notre Moyen Âge, du temps de Notre-Dame. Dans Le legs spirituel du père Vincent Ou, publié à titre posthume par son ami, le père Huang, il est dit que jadis "le faux Christ a rencontré la fausse Chine". Peut-être les temps sont-ils mûrs pour qu'enfin le vrai Christ rencontre la vraie Chine. Les intuitions de Teilhard de Chardin ne furent jamais plus proches de se réaliser. La silhouette du Christ cosmique, très loin,  se profile pour qui sait voir et écouter,  au cœur de la noosphère, dans les fibres de l'étoffe du monde.