28. mai, 2019

Pages intimes (162)

 

La rupture avec le réel est consommée. Je l'entends en trois ou quatre sens, dont au moins deux échappent au commun des mortels. Le petit nombre de ceux qui me ressemblent me comprendront sans peine. Après tout, il est possible d'avoir étudié dix ans le bouddhisme zen à Paris et de rester collé dans son trou, enterré dans sa torpeur, tragiquement inapte à se détacher de la réalité ambiante, malgré quelques voyages que l'on fait sonner avec extravagance. Il n'existe finalement qu'une seule formation sérieuse, celle de l'exil, l'exil prolongé. Le religieux devrait faire l'économie de celui-ci, car il part en voyage vers le ciel, de naissance, par vocation pure. Mais l'esprit religieux véritable est rare. L'esprit du grand voyage est trop exigeant. J'ai des amis exilés à Tokyo depuis trente ans qui l'ont à peine entrepris. Ils sont revenus en hâte en arrière, tout en restant sur place, à Tokyo, de peur de devenir fous, ou malades. Oui, il n'est pas facile de comprendre les Japonais, les Chinois, les Coréens ; et la liste est longue. Leur langue, leurs mœurs, leur âme, leur cœur. La loi du moindre effort est si grande, si prédominante à notre époque, en Europe, que l'italien, l'espagnol, l'allemand sont tenus pour des langues difficiles, étrangères, alors qu'elles sont sœurs de la nôtre ; même le russe est une langue simple, une langue sœur. L'ignorance profonde de l'étranger n'est pas une plaisanterie ; ni une évidence non plus. Serais-je revenu de vingt ans d'exil aux Etats-Unis, ou d'Afrique, la société unanime m'eût accueilli à bras ouverts. Je viens de civilisations prestigieuses, qui sont de grandes rivales, et le deviennent sans cesse un peu plus, chaque année. L'épopée mondiale est psychiatrique, et s'affirme telle sans cesse davantage, chaque année qui passe. La distance entre le Français moyen et l'Anglais, ou l'Allemand moyens, déjà, est vertigineuse. Quelle solution subsiste ? -- Une seule. L'amour, la sortie de soi-même, la faculté d'entrer dans l'âme, le cœur, l'esprit, le corps d'autrui. Tout ce qu'en principe une formation religieuse profonde enseigne. Il est malheureusement possible de se dire, ou de se vouloir religieux, tout en demeurant fermé à ce qui n'est pas soi, au sens le plus étroit. Le christianisme, le bouddhisme, le soufisme, ou le simple bon sens dicté par l'empathie, la non-violence, sont, avant tout, des méthodes pour sortir, sans dommages, et pour le bien général, de soi-même, de l'enfermement en soi, de la claustration identitaire.  Le domaine de la politique est trop passionnel et trop limité pour servir à l'union profonde entre les hommes. Les campagnes pré et post-électorales le démontrent à merveille. La discussion, le débat ne sont pas un échange, un partage. L'argumentation effrénée frôle de peu l'insulte, dans un premier temps ; puis pire, dans un second temps, les coups sont proches : un mot bien asséné est un coup de bâton. Populisme, libéralisme, étatisme, démocratie, les concepts tournent en rond, sans définition ; personne ne sait plus de quoi il parle.

Comment la domination, ou même la seule canalisation des passions, peuvent-elles faire partie de l'art politique ?  quand, à dire vrai, l'art religieux, ou d'ailleurs aussi bien l'art profane, peinent à y parvenir.  Et cependant tout cela fut éclairé depuis très longtemps par de très grands esprits, bien plus grands que le mien. L'Occident a voulu tout oublier de son passé ; il y a quelquefois, en partie, très bien réussi. La plus grande puissance mondiale est dirigée par un roi fou. Les experts de l'Université de Yale l'ont publiquement dit, et démontré.  Ce fait, le lien entre politique et folie, est attesté depuis la plus haute antiquité, où que ce soit, en Chine, en Perse, en Grèce, à Rome, ou dans la Bible. Pouvoir et folie riment depuis toujours, y compris dans le cadre d'un pouvoir religieux. L'abus du pouvoir, la démesure de la puissance font perdre l'esprit, perdre la raison, le sens commun ; et perdre pied. Le fou blanc n'est pas tout à fait le seul sur l'échiquier de la planète ; il est seulement typique, et plus puissant que ses collègues. C'est une occasion unique pour l'homme blanc de se mirer, sinon de s'admirer, dans le reflet d'une glace. C'est une chance d'apprendre le bon art de gouverner, d'administrer. Qui nous donnera de sages dirigeants ? -- le monde, dans l'urgence,  en a besoin, les églises également, les entreprises en vérité aussi. Les dictateurs s'attirent mutuellement, se coalisent ; puis ils se déchirent, s'anéantissent. Tant d'exemples passés n'ont pas servi à rendre les hommes de pouvoir plus sages ; y compris les hommes d'église. Ce serait à désespérer, désespérer de tout, s'il ne fallait pas ne pas perdre espoir.

Il existe un réel difficile d'accès, presque inaccessible, où le désespoir n'a plus de prise. C'est le divin, le délicieux donjon de l'esprit sage. Endroit de peu d'étendue, élevé, où personne ne se presse d'entrer, parce que le gravir, y pénétrer, le découvrir fatigue. De là, le brouhaha des voix, les clameurs, les cris de forcenés parviennent comme assourdis ; c'est un apaisement. Du donjon, l'exercice de la charité, à l'occasion, est possible. La compassion a plus d'ampleur que la charité. En se mêlant au monde trop tôt, trop vite, trop entièrement,  sans précautions et sans nuances, beaucoup d'églises se sont perdues, corps et biens. Il ne convient pas d'écouter et de subir de plein fouet les mauvaises musiques, les sons désaccordés. Accords et désaccords, consonances et dissonances ; au nombre de ces dernières, tritons, quartes, intervalles de trois tons entiers, sans demi-ton ; crapauds, trois tons durs, équivalents du diable en musique. Même les dissonances en arrivent à se résoudre un beau jour. L'art du compositeur, analogue à celui du bon administrateur, du bon ministre, du bon roi, est celui de la résolution des dissonances. A l'heure où les conflits menacent, en quatre points d'abcès -- TaïwanCorée, Golfe persiqueVénézuéla -- les sociétés, le globe, l'univers demeurent, pour qui y porte son attention, une grande musique. Saisir les liens, la relation tendue entre harmonies et mélodies, les nœuds vitaux de cette tapisserie, c'est l'affaire de toute une vie. Il faut toute une vie pour comprendre un tant soit peu les grands mystères.