23. mai, 2019

Pages intimes (161)

 

 Les folies des hommes sont démultipliées par le Net, le Web, le grand Filet, la Toile qui nous enserre, nous relie, dans le même temps nous emprisonne. Jamais les demi-instruits, les petits esprits bruyants, agressifs, les sataniques, les âmes en peine, n'eurent la part plus belle. Car il suffit de taper un seul mot sur un écran, ce qu'un nourrisson peut faire, pour avoir accès à une masse de contenus qui tombent en avalanche, chaos où le courageux acteur se noie ou se pavane. inondant amis et ennemis d'images, de chiffres et de fragments de pensée mal digérés. Il fallait autrefois chercher laborieusement les faits, les idées dans les bibliothèques, lieux de savoir protégés, donjons du savoir. Il fallait mériter la connaissance, et souffrir pour parvenir à sa hauteur, sa dignité ; en un mot travailler, peiner, supporter la douleur, le poids des mots et des concepts ; posséder un minimum de conscience morale. Des personnes qui se disent chrétiennes, citant les saintes écritures, grâce à Dieu infiniment peu nombreuses, imitent les déréglés de la religion musulmane, sous prétexte de les combattre, et suivent la logique étonnante des déréglés de tous les temps, présents dans toutes les religions. A les observer, les écouter, les lire, les esprits sensés en arrivent à se persuader que, véritablement, dans toute religion mal comprise, mal assimilée, se cache un Dieu en guerre, exact contraire de l'amour et de la charité, de la bonté, de toutes les valeurs de l'humanité, dans leur éminente noblesse. On se prend à penser que le combat de Voltaire, et d'autres éclairés du dix-huitième siècle, était nécessaire, bien que trop radical, également, d'une autre manière, en tant que fanatiques de l'anti-fanatisme. Si la charité n'est pas universelle, mais sélective, que devient-elle ? Les temps ont changé et personne ne fera plus entrer, rentrer, revenir les nationalités, les cultures dans de petites cases bien en ordre, chacun restant caché tranquillement chez soi, pour ne pas déranger les paresseux, les logiciens primaires. Si Jeanne d'Arc a bien dit : "J'aime les Anglais qui demeurent chez eux", cette tautologie n'est pas ce qu'elle a proféré de mieux, de plus subtil, de plus saint.

Nous sommes à présent en des temps de grande synthèse, de communications et d'échanges généralisés. Dans ce vaste Concerto, ou Oratorio, grand concert à échelle de la planète, imposer de force un ordre, aspirer à revenir à un ordre ancien, ne réussira pas. Si cet ordre réussit un temps, il échouera vite. C'est pourquoi il convient de soutenir la vision d'une  Europe unie, seule capable d'unir et de mener plus loin le monde en son entier, avec diplomatie, certes en louvoyant, en rusant comme Ulysse rusait, maître de l'intelligence et donc de la ruse. Il est permis parfois de feindre, de légèrement tromper les enfants, pour leur bien. Cette tromperie bienfaisante, généreuse, n'est pas celle du grand Trompeur, diabolique, qui mène le monde à sa perte, prêt à tout détruire, à commencer par lui-même. Les hyper-nationalistes, du reste, nuisent toujours, tôt ou tard  à la patrie qu'ils prétendent aimer, chérir, défendre de toutes leurs forces, à grand fracas. L'ambition de saint Paul est plus vaste, immense, plus que jamais actuelle : Tout pour tous, "tout à tous". Une patrie n'est qu'une partie. L'amour, l'intérêt du Tout, pas moins, c'est ce qui occupe et préoccupe le sage, le philosophe. Paul VI s'exclamait devant Jean Guitton : "Donnez-nous une philosophie de Jésus-Christ". Paul VI est un pape selon mon cœur, lisant  Verlaine, autant que Vito Fornari (1821-1900), sorte de Hegel, ou Jean-Baptiste Vico chrétien, philosophe chrétien, logicien mystique, inconnu en France. Le Christ que j'ai rencontré, croisé, avec lequel j'ai pris mes repas, mon ultime repas pascal, s'appelait Huang Jia-cheng, baptisé François, François-Xavier Huang. Un Christ chinois. Si ce fait déplaît, je n'y peux rien. A la fois un Christ et un Socrate chinois. J'écrivis, à Tokyo, un livre entier à son sujet, intitulé Le canal de l'exil. Il n'est pas publié, à l'heure où absolument tout, tout c'est-à-dire n'importe quoi, se publie. Il est probable que ce fait ressortit, également, à une sorte de logique paradoxale, une logique mystique. Je m'en félicite, j'en suis fort aise. Je n'idéalise pas, ou plus, l'Asie. Revenu dans le pays de ma naissance depuis longtemps déjà, mais resté de quelque manière en Asie, sur le terrain, dans et par le corps, autant que dans et par l'esprit, personne ne peut parvenir à être plus objectif et plus détaché que moi. Je sais que des Japonais s'opposent au système impérial,  ou s'en méfient ; j'ai eu des amis parmi eux, j'en ai encore. Je sais que des Thaïlandais, peu nombreux, s'opposent à la monarchie. Les récents couronnements, dans ces deux pays, montrèrent la force, la puissance et la splendeur des cultures anciennes, partie intégrante de formes de gouvernements millénaires. Parmi les écoles du bouddhisme, ou de l'hindouisme, certaines sont allées jusqu'à justifier le meurtre, par une perversion analogue à celle qui afflige une petite partie, une petite partie seulement, de l'Islam. Travailler à la paix générale est la seule valeur, le seul combat possibles. Cela le serait même si c'était, par grand hasard, une cause perdue, ce qui n'est pas le cas. L'étendard du Christ flottait au vent dans les deux camps, allemand et français, protestant et catholique, entre 1914 et 1918. Romain Rolland demandait, conseillait, exigeait dans son Journal des années de guerre, de ne jamais oublier, de garder en mémoire ce sinistre fait. Il y avait peu de chances qu'il soit entendu, c'est maintenant assez clair. Au demeurant, lui-même se fourvoya par la suite, rencontrant Staline, tout comme son ami, Alphonse de Châteaubriant (1877-1951), prit rendez-vous avec Hitler.

Vient un moment où les meilleurs errent, s'égarent, se contredisent. Il faut ne jamais rien signer, même dans l'enthousiasme, même dans la passion. Ne jamais rien signer, ne jamais rien choisir, est une croix en soi. C'est la meilleure et la plus belle des épreuves. Oui, donnez-nous, redonnez-nous une philosophie de Yeshouah, une logique mystique de l'histoire des hommes.