20. mai, 2019

Pages intimes (160)

 

Vient le moment, tôt ou tard dans l'existence, où la personne qui ne se laisse pas volontiers convaincre par ce que la norme sociale ou les habitudes de pensée imposent, se demande avec sincérité s'il est, et quelle est la valeur suprême. Il est plus aisé de définir ce qu'elle n'est pas que ce qu'elle est. Il est assez évident qu'amasser de l'argent et des biens, quand  c'est possible, ou avoir beaucoup d'enfants, être connu et loué, être célèbre, augmenter le nombre de ses années, vivre sans fin, être immortel, y compris par la réputation, dans la mémoire pourtant si chancelante des hommes, écrire beaucoup de livres, accumuler des connaissances, faire beaucoup de voyages, être heureux, seul ou avec les siens, sa famille et ses amis, et même jouir de l'instant présent, ce qui est, à la lettre, impossible, être libre, toutes ces diverses valeurs, et j'en oublie certainement, sont on ne peut plus fragiles et décevantes, tout compte fait, tout bien considéré, pesé, examiné. Et se plaindre sans cesse, critiquer tout, ronchonner à la mode française, si française hélas, se moquer de tout, railler, plaisanter, plastronner, pester, menacer, sévir, souhaiter le mal d'autrui, reporter sur autrui le malheur, la mort, ses malaises, le poids de ses échecs, de ses désirs, de ses insuccès,  ne sont pas, à l'évidence, des valeurs, des solutions, pour une personne quelque peu noble, sensée, morale, pas entièrement immorale, ni même amorale. Oui, quelle est donc la valeur suprême, ? ou bien n'y en a-t-il pas une seule ?  Au-delà de la famille, de la sphère privée, du privé en général, du personnel, de l'intime, s'avancent, complaisants,  le collectif, la joie, l'orgueil de se voir membre d'une grande nation, supérieure à la voisine, à tout autre, et même de faire partie d'une grande église, d'une vaste communauté,  entité, à nulle autre pareille, fût-ce celle des sages, des philosophes, je veux dire des sociétés de philosophie, et même des instituts, des académies, associations de correspondants scientifiques, à l'échelle nationale et internationale, des journaux et médiations variées, organes de savoir et de contrôle, sans oublier les ministères.  Cessant, moi également, d'exercer mon humour aux dépens d'autrui, cédant ainsi au funeste penchant latin, j'en viens à poser derechef la question initiale, qui me tourmente, ou turlupine en ce jour : quelle est donc la valeur suprême ? Il existe une réponse simple, courante, immédiate et évidente pour les disciples du Christ : se sauver, être sauvé. Chez les disciples du Bouddha, elle prend cette forme : s'éveiller, être libéré. Au demeurant, pour certains philosophes, ou pour le militant politique, être libre, s'épanouir, n'être dominé par rien, follement.

Même Ramana Maharishi, dans sa retraite de la colline rouge, Arunâchala, colline de l'aurore, quasi nietzschéenne, du feu froid de la sagesse, se montre imprécis et mystérieux, peu éclairant, elliptique, quand il réplique à l'un de ses visiteurs, dans les années trente du siècle dernier, en pleine guerre d'Espagne, avant le déclenchement de la guerre générale :  ce qu'il faut saisir, c'est "la chose". On se demande bien en quoi peut consister cette "chose", tout en devinant, qu'elle n'est pas concrète et palpable, comme les billets de banque, ou les attraits, les appâts des femmes. Et ce n'est pas une idée non plus, un concept, ni au sens strict un mantra, une formule magique de prière, pas un talisman, Le salut chrétien, ou bouddhiste, le royaume des cieux, la cité céleste, la terre pure de la joie suprême,  que je peux inscrire ici en sino-japonais pour tenter d'impressionner le lecteur 浄土極楽, sont des mots, des formules, des idéaux consolants, fort malaisés à définir, à expliciter, prêcher, et mettre en pratique, réaliser, tenir dans le creux de la main, dans la paume comme un fruit, un fruit rouge, une baie sauvage. Et cependant, il est possible d'en arriver là. Il est incontestable que certains y sont arrivés par le passé, et y arrivent encore, et toujours, sans pouvoir le transmettre, ou même le dire, l'exprimer, le traduire en aucun fascicule, manifeste, aucun langage, fût-ce celui de l'art, une sonate, une symphonie, un opéra, un oratorio, une petite mélodie, une grande sculpture, un vaste tableau, une surprenante architecture.  Oui, cette chose existe, sans conteste, sans prétention. C'est ce qui se nomme, d'un mot si fragile, si ambigu, si insatisfaisant au fond : la foi. Le Salut, ce mot qui, somme toute, signifie banalement, en espagnol, la santé, c'est-à-dire "s'enter", se fonder, s'implanter, se transplanter en terrain sûr, en terre pure, trouver un fondement sûr, un principe solide.

C'est à la fois merveille et douleur de voir les hommes se menacer réciproquement de la mort, de culture à culture, ou tenter d'éviter avec maladresse le sujet, de génération en génération, puisqu'il est possible d'aller jusqu'à dire que toutes les guerres furent une sorte d'entreprise des hommes plus âgés pour conduire les plus jeunes à leur perte. Et il ne semble pas que les technologies de pointe fassent mieux prendre conscience l'humanité de ces phénomènes, tout au contraire. Mourir ensemble est une chose sûre, car un siècle plus tard, chaque fois, c'est chose faite. Il importe de vivre ensemble ; véritablement de faire vivre ensemble l'humanité, l'ensemble des hommes sur cette petite planète, encombrée de voitures individuelles, particulières. Et de découvrir la signification cachée de la survie, quoi qu'il arrive, en "terre pure".