17. mai, 2019

Pages intimes (159)

 

L'épopée mondiale se déroule, se dévoile, s'écrit sous nos yeux effarés. Gigantesque tableau, symphonie, composition, au sens où d'innombrables éléments disparates sont posés, disposés côte à côte, puzzle doté d'un centre, une structure que nous cherchons vainement à déchiffrer. Une conférence pour le dialogue entre tous les pays d'Asie s'est tenue à Beijing, avant-hier, 15 mai 2019. Le Président chinois déclare qu'il n'existe pas de conflit entre les civilisations, ni de culture prééminente. Que pouvait-il dire d'autre ? Il est vrai que pour le monde des affaires, pour la poursuite de l'essor économique sur un plan général, dans l'intérêt de la planète entière, pour éviter toute guerre de grande ampleur, il ne peut exister, en apparence, de lutte, de choc des civilisations. De même qu'il est bien préférable de parler d'union entre les classes, que de lutte des classes. De même que les bénédictions sont à privilégier sur les malédictions. Lancer des malédictions, menacer, sermonner avec agressivité ne fut jamais une attitude noble, supérieure à la voie de la douceur. Un commentateur japonais, Miyake Kuni, président d'un institut de recherches géo-politiques,  reconnaît et admet publiquement ce que je soupçonne depuis très longtemps : entre une civilisation vieille de trois mille ans, qui partage tant de traits avec son pays, et le Nouveau Monde, le Japon devra un jour choisir son camp. Tout le monde pâtira en suivant la voie des conflits. Quand bien même ceux-ci sont inévitables, en dépit de la force du réalisme plat, du cynisme cru, il faut imposer non le mal mais le bien, le bien général, le souverain bien des philosophes antiques, le bien commun.  Qu'est-ce donc que la réalité ? -- c'est ce que je réponds lorsqu'un ancien ami me demande, avec une grande naïveté, de revenir sur terre. J'ai aimé cette affirmation de Natalia Trouiller, auteur d'un livre que j'apprécie un peu moins, intitulé Sortir ! manifeste pour les premiers chrétiens : "Il  n'y a pas sur terre trop d'habitants, mais trop de voitures." Et c'est pour vendre plus encore de voitures que certains appellent au conflit, comme à la paix. L'enfer des contradictions vise et confine à l'absurde. Le grimpeur solitaire, dans la montagne, arrive à un point, un moment crucial où il croit ne pouvoir plus ni avancer, ni reculer. Qui n'affronte pas cette croix, tôt ou tard, dans la vie, comme l'explique Ibsen dans son dernier drame : Quand nous nous réveillerons d'entre les morts (1899) ? C'est le monde, dans son ensemble, qui se dirige à présent vers cette bifurcation, cette croix. Ici me vient à l'esprit cette admirable expression anglaise, impossible à traduire : "To pray through".  Prier à travers le roc, s'enfoncer dans le roc. La prière, bien conçue, bien pratiquée, est cet instrument magique, c'est-à-dire divin, qui permet de creuser la pierre.  Se frayer, malgré toutes les  difficultés, dans l'épreuve, dans les nécessités et en somme par elles, grâce à elles, au-delà d'elles, les traversant, les transperçant, les surmontant -- un chemin, une voie, la voie étroite, le puits qui est celui qui nous a permis à tous de sortir de la matrice maternelle, par le tunnel, le souterrain, dans la nuit obscure, l'humidité chaude, l'angoisse du resserrement. Tant d'artistes, d'écrivains et de philosophes ont exprimé, chacun à leur manière, ce qu'ils ressentirent alors. Se frayer un chemin là où personne n'en aperçoit la trace, en dépit de tout. C'est même ce qu'il est possible de définir comme la philosophie commune aux artistes et aux écrivains, qui demeure intuitive, implicite, imagée, non démontrable par a + b. C'est maintenant le monde tout entier qui, tel un ventre maternel, connaît les affres de l'accouchement. Les douleurs de l'enfantement sont indicibles, elles n'obéissent pas à des lois formulables. Ce sont les mystères des entrailles et du ventre, du fruit et des semailles, de la maturation et des moissons. Qui ne fut ému et troublé, enfant, par ce passage de la prière mariale ?  "Et Jésus, le fruit de tes entrailles est béni". Oui, dans ce but divin, la coopération de toutes les civilisations est requise. Il faut, il faudrait que tout se passe bien, pour la mère et pour l'enfant. Honte à ceux qui souhaitent le malheur, l'appellent de leurs vœux, le préparent, le chérissent, vont jusqu'à en jouir par avance, se réjouissent, car il est vrai que la voie de la guerre , ce fut de tous temps  le profit, la vente des armes, les affaires, la chance des parvenus, des nouveaux riches, sans oublier la rupture avec l'ennui. Honte plus encore s'ils se disent chrétiens, lecteurs du Livre des livres. Le Sermon sur la montagne selon Matthieu, les Béatitudes, l'amour des ennemis selon Luc, l'ennemi qu'il faut comprendre, aimer, estimer, bénir, voilà probablement les plus fortes paroles jamais prononcées en Occident. L'ennemi, le mal, somme toute, a sa fonction, joue son rôle, a part au divin, ne peut pas ne pas être ; le sage, le fort véritable ne s'en étonne pas, ne s'en formalise pas, C'est à peine s'il s'en scandalise. Car le mauvais, le méchant est bon à sa manière mauvaise, méchante. Et pourtant il ne faut pas l'imiter, le suivre, seulement tenter de le transformer, le convertir. Dieu est bon pour les ingrats et les méchants. "Le Très-haut, le Plus-Haut, quant à lui, est bon pour les ingrats et les méchants" ( Luc 6, 35). Le mal, le crime, le sang ont leur nécessité. Cependant, il ne faut au grand jamais y céder. Il est infiniment dangereux de ne pas oser se dire non-violent.  C'est pour le sage la seule voie possible.