13. mai, 2019

Pages intimes (158)

 

De tous les maux qui peuvent affliger un être humain, sur le plan psychologique, je pense que le pire est la sécheresse de cœur. Or, montrer ses émotions en public, pleurer, soupirer  en public, ne pas craindre d'exhiber ses faiblesses, ses insuffisances, sa fragilité, sa vulnérabilité, tout ce précieux romantisme qui fut autrefois la norme, l'expression par excellence de l'humanisme, la hauteur de l'homme et sa constante faillite, l'échec de son infini désir d'élévation --  tout ce délicat et doux contraste est passé de mode, exclu des habitudes, et même pourchassé, ridiculisé, interdit par la société hyper-moderne. Et certainement, l'omniprésence de la machine, des mécanismes, la domination de la mécanisation, de l'automatisation,  y sont pour  beaucoup. Le lyrisme élevé n'est plus permis, quand les pires libertés de la bassesse le sont. Pour ne prendre qu'un exemple, entre mille autres, parler, tenir un discours, sur le ton d'un faux détachement, avec une fausse indifférence, est considéré comme une qualité, quand autrefois, pendant des siècles, l'art de l'orateur, du prêcheur était cultivé, appris, enseigné, loué, art qui consistait à s'exprimer avec sensibilité, en employant quantité de nuances, d'inflexions fines, afin de persuader, attendrir, toucher l'auditeur. Et cette décadence est au fond celle de la musique contemporaine, en son entier, qui s'est égarée dans les couloirs, ou les coulisses mortifères de la froideur, de l'uniformité, d'une impassibilité fausse, sans mélodie, sans harmonie. Car, remarquons-le, la véritable impassibilité est pleine de cœur et de chaleur rentrée. Et je suis au regret de constater chaque jour, en maintes occasions et circonstances, que ce style d'éveil est inconnu ou inaccessible en terre chrétienne, à cause, avant tout, du tragique dépérissement de l'esprit évangélique, du génie chrétien qui fut à l'origine de tant de chefs-d'oeuvre, de prodiges, de miracles inégalés. Ressusciter cet état d'esprit, le redécouvrir, renouer avec lui, est le plus grand bien possible, non seulement pour la société et nous-mêmes, mais en somme pour toutes les sociétés, pour l'univers entier. C'est sans conteste le plus grand des médicaments, des remèdes, la plus formidable des réformes. Un véritable mystère, à la fois très simple, très évident, très naturel et très ardu à percevoir et à ressentir pour l'homme contemporain pressé, angoissé et mécanisé. En effet, ce qui s'appelle "jouer au dur", cacher son coeur est devenu la règle. Je fus sensible à la nécessité de cette révolution psychologique, dès mon retour du Japon. La clef ultime, la clef de tout, plus que l'économie, la politique, la finance, tous ces sujets nombreux qui sont sans cesse agités, sans effet, sans progrès réel, c'est le coeur, l'état d'esprit, les dispositions de l'esprit. La France, d'ailleurs, fut autrefois la terre éminente, non uniquement de l'intelligence, mais, au sens large, de l'esprit. Où est donc passé, où a disparu l'esprit ? Il ne s'agit pas ici d'une question de catéchisme ou de sévère et rationnelle théologie. Certes, ce qui se  trouve en jeu, ici, est à la fois le moral et la morale. Mais approcher ces sujets frontalement n'aboutira à rien. La cérébralité sèche est un terrible poison. Le mental sans cœur, sans douceur, sans faculté d'attendrissement, sans émotions fortes, est, à la lettre, infernal. Et précisément, la machine, la vitesse machinale, le détail glacé, l'indifférence de glace, ou le cynisme de glace, sont les pourvoyeurs du pire vers lequel se dirigent les sociétés dites avancées, développées et informées, c'est-à-dire informatisées, à l'extrême.

Or l'être humain, toute marche attentive dans la rue, partout, nous le montre et démontre, ne perdra jamais son cœur, il ne manque pas de cœur. L'être humain, de  toute origine, est plein de cœur, plein d'âme ; il aime s'exprimer par le cœur. Il aime avoir du cœur, laisser parler son cœur ; avoir bon cœur, être un grand cœur. Simplement, les temps ne sont plus très favorables, c'est le moins que l'on puisse dire, au déploiement et à l'expression libre de ces talents, dons, facultés et puissances. Si l'on n'a jamais autant disserté, et écrit, et publié sur la spiritualité et le spiritualisme, jamais sans doute n'a-t-on si peu mis en pratique l'esprit d'union, de compassion et d'amour profond dans toutes les sphères de la vie. La conscience d'un recul et de l'enchaînement fatal qui prive les hommes de la meilleure part d'eux-mêmes  est assez  répandue, mais la résistance spirituelle est excessivement difficile à mettre  en oeuvre. Beaucoup cependant, dans l'ombre, dans l'obscurité, dans l'anonymat, s'y emploient. Ils le font petitement, à petite échelle, sur un détail, avec humilité, sacrifice et effacement. Jean Vanier qui vient de quitter cette terre, canadien né à Genève en 1928, évoquait en anglais le mot ou cri de ralliement suivant, l'un des principes fondateurs du Japon : "Small is beautiful".  Je crois qu'il ne connaissait pas ce pays, ni l'Asie, qu'il n'en parlait peut-être pas, j'ignore entièrement ce que les autres cultures, non européennes, non occidentales, représentaient pour lui, Je suis toutefois certain qu'elles l'auraient vivement intéressé, s'il avait réussi à entrer en contact avec elles. Car l'esprit de religiosité vivante y est actif et assez répandu encore. Je ne me livre pas à une idéalisation. Je sais bien que les facteurs contraires y sont également présents. Je suis passé par toutes les phases possibles de critique, en ce monde, en tous les mondes. Par exemple, il m'est arrivé de déplorer l'étroitesse de cœur de certains Japonais -- jamais une sécheresse de cœur. Et précisément, c'est en cessant de critiquer, avec acharnement et par principe, tout, n'importe quoi : la société, autrui, les autres, les étrangers, les inconnus, le capitalisme, le socialisme, le communisme, le libéralisme, l'étatisme, tous les "ismes", et peut-être même en cessant de se critiquer soi-même,  et les temps passés, et les temps futurs, qu'enfin, il devient possible de faire un pas en avant, de se mettre en mouvement, pour atteindre un pays nouveau, voir apparaître, en soi et hors de soi, un monde nouveau, frais, neuf et vierge.