9. mai, 2019

Pages intimes (157)

 

Comment sortir de soi-même ? Abandonner la chrysalide, comme le papillon dans sa mue, pour la métamorphose. Telle est la question-clef. Inévitables, le passage, la transformation provoquent des peurs, la recherche de protections. Qui peut y échapper, en tant qu'être-pour-mourir ? La continuité de la vie par la famille, la nation, l'héritage, le sacrifice de soi à la communauté, l'assimilation au grand Tout : réponses communes, familières. A un stade supérieur, plus élevé encore, quasi inaccessible, vient la réponse spirituelle, ou religieuse. Celle-ci prend plus d'une forme.

 Je ne peux, dans la rue, à un comptoir, en cent rencontres, déclarer que je reviens du Japon, que j'ai vécu vingt et une années en Asie, ailleurs, très loin, là où, je le regrette, vous n'êtes pas allé, ou seulement dix jours, ou bien quarante fois dix jours. De plus, sept années consécutives sans revenir une seule fois par ici, en Europe, de sorte que mon corps réagit comme s'il débarquait à Roissy. Je suis en permanence à Roissy ; je campe à Roissy.  Il me faudrait beaucoup de mots pour le dire, une écoute empathique, et je me heurterais, je me suis heurté déjà à mille objections, C'est moi qui fais tout le chemin vers vous, en votre direction ;  je fais le  travail, je fais le voyage psychologique et mental, je le fais chaque fois, à chaque rencontre. Et je sais que ce discours, ce constat n'est pas pour vous particulièrement agréable à entendre. Il en serait de même si je m'adressais à un prêtre, sauf s'il s'agissait d'un missionnaire, et pas tous ; et sauf, très probablement, s'il s'agissait d'un être spirituel, très spirituel, d'un saint, ou presque un saint ; car au fond, personne n'est saint, il vaut beaucoup mieux se reconnaître, se voir pécheur, coupable beaucoup plus que les autres, car plus tenté, et plus vulnérable. 

 Oui, sortir. Sortir, en direction des pauvres, des handicapés, des malheureux, des enfants, des vieillards, toutes les personnes dans le besoin ; sortir en direction des désespérés.  Ou sortir de soi, sortir de sa chrysalide. Et quel est donc le rapport entre ces deux sorties ? 

 Pénétrant dans l'église Saint-Antoine de Padoue, où trône une belle statue géante de ce saint, un enfant dans les bras, sur le bras gauche, la main droite tendue, vers l'enfant et vers le visiteur, en robe, une longue corde à la ceinture, j'y recueille, de Péguy, le passage de sa célèbre prière sur les trois vertus. La foi est l'épouse fidèle, la charité, une Mère, ou une sœur aînée ;  l'espérance, la petite sœur, "petite fille de rien du tout". Pour dire la vérité, celle que Péguy lui-même sous-entend sans doute, dans cet écrit ou dans d'autres, Foi et Espérance paraissent intimement liées. Les trois vertus sont sœurs. Mais que dire de la charité ? mot qui -- qu'un lien étymologique existe ou non, peu importe, il est vain de le rechercher -- ressemble aux mots "chair", "chère", "cher". Et le christianisme, ne l'oublions pas, est une religion de l'incarnation, privilège unique que l'hindouisme, le bouddhisme lui contestent, en silence, avec quelque respect. En vérité, les pauvres sont nos frères, nos semblables, et tous les handicapés, que le handicap soit physique ou mental, et tous les malheureux, et les désespérés ; tous méritent que l'on s’occupe d'eux, de mille façons, qu'on les soignent, les guérissent et les aiment ; sachant que l'on ne s'improvise pas brancardier, ou infirmier, ou cuisinier, que ces facultés, ces dons ne sont pas, hélas, possédés de tous ; de même que le don de prier, dans la solitude entière, comme les moines, n'est pas l'apanage de tous, et que prier pour le monde, soutenir le monde par la prière, l'élever par la vibration psychique, la pulsation psychique, n'est pas complètement inutile non plus. En vérité il y aura toujours des pauvres, des malheureux, des laissés-pour-compte, des malades et des mourants, des enfants et des vieillards. Quoi qu'il arrive, quoi qu'on fasse, il y en aura toujours. En quantité. Le puits est sans fond.

 C'est là, précisément, où sortir de soi, quitter, autant que possible, son corps et son esprit, avant l'heure, n'est pas, pour le spirituel, une tâche anodine. Le stade de la dépersonnalisation, au moins temporaire et provisoire, n'est pas anodin. Même le père de famille, le fonctionnaire, le militaire définissent leur vocation par ce mot, ce vocable précieux : servir, se sacrifier. Mais il existe toute une échelle variable de sacrifices. Et c'est là où mon expérience est gênante, à la fois pour moi et pour l'Occident moderne. Je l'admets ou je puis l'admettre, tout est, ou serait mensonge en moi, je n'ai jamais rien fait de bon, je suis un personnage de rien du tout, comme, selon Péguy, l'espérance est "une petite fille de rien du tout". Ce que sont les handicapés, les autistes, les enfants, les adolescents. Ceux qui souffrent. Et, en somme, tout le monde, y compris les adultes comme il faut ; les pauvres diables. Mais il est une chose qui ne peut mentir : vingt et une années d'Asie glissées dans un corps ; une autre forme d'incarnation, d'individualisation, de coordination des énergies.  Marco Polo était pris pour un menteur, un imposteur, un pauvre homme, mais il ne mentait pas. Les sciences du cerveau, de l'esprit, la bio-énergie, californienne peut-être, commencent à le discerner et à l'expliciter, conformément au bouddhisme : nous sommes une illusion, un champ de forces, la communion d'ondes en interférences, reliées au cosmos, à tous les autres êtres, animés ou non, organiques ou non, organisés ou non  : la communauté de nos cellules est reliée, connectée  à la terre, au ciel, à nos ancêtres humains, aux volcans et aux étoiles, au brin d'herbe verte. Et ce n'est pas là un motif de désespérer, de ne croire à rien, de faire le mal, et de vendre son âme au diable. Très loin de là.  Corps et esprit, une illusion, soit. Mais l'âme n'est pas une illusion. L'âme de chacun et de tous, et l'âme du monde. Beaucoup commencent à le pressentir, la personnalité outrancière en Occident, n'est pas une solution. Il m'arrive parfois même de penser que seule l'Asie pourra sauver la planète ; et qu'elle sauve le monde, déjà, par le seul fait de son existence.