6. mai, 2019

Pages intimes (156)

 

Je relis avec un mélange de stupeur et d'émerveillement le récit, dans Luc, de la rencontre entre Yéshouah et Satan, au désert. Le nom hébreu du Christ me plaît fort, qui servit à la traduction chinoise Ye-su  耶稣 et à la translittération japonaise I-é-su イエス. L'accoutumance à certains mots, sons, ou concepts est perfide. Le passage à d'autres langues rafraîchit l'esprit. Luc, peintre, docteur, disciple, écrivain, poète, fut l'un des plus extraordinaires voyants de tous les siècles. En ce temps-là, les hommes savaient voir, et savaient écrire. Ils savaient créer des images : imaginer. Nous ne le savons plus, malgré la grande présomption des contemporains. Nous ne savons plus rien faire, nous sommes des incapables, le niveau a chuté en tout, sauf en matière technique. L'esprit est mort, et il ne faut surtout pas le dire. Rempli d'esprit, mené, guidé par l'Esprit saint, Yéshouah s'en va au désert, en vue d'être menacé, tenté par le diable. Il jeûne pendant quarante jours. Le jeûne rend jeune guérit, soigne, guérit, vivifie, mais jeûner quarante jours, c'est frôler, courtiser la mort. Le pauvre Yéshouah, humain, trop humain,  a faim, comme il arrive à chacun.  "Nous avons faim", ai-je entendu crier, tout récemment, un gilet jaune manifestant. Je doute fort en fait, sous nos climats, qu'il ait eu faim.  C'est aux Indes, Gandhi, qui entreprenait un "jeûne à mort". "Si tu es le Fils de Dieu, transforme ces pierres en pain" murmure, susurre le diable. Le Christ, qui a multiplié les pains, refuse. Le diable, le diviseur, l'adversaire, Satan, l'ennemi  est présent en nous, en moi, en vous, en chacun. C'est un triste élément du monde, inhérent au monde, Prince nécessaire  du monde ; il est à l'aise dans le monde. Il est là chaque fois que nous sommes à l'aise dans le monde ; il y règne en son domaine, il y trône  Il est le prince des mondains. Le roi des choses positives, le maître de la matérialité positive. Les pierres du désert sont vivantes, en un sens,  car tout est vivant. Mais l'homme se nourrit de pain. pas de pierres. Yéshoua, cependant, répond ceci au diable : "L'homme ne se nourrit pas que de pain." Le lecteur, l'auditeur, tombe ici, ou plutôt s'élève dans l'insondable. Je n'ai pas ici la prétention de comprendre, ou d'expliquer. "L'homme vit de la parole de Dieu", poursuit Yéshouah. Les vivants vivent de l'esprit, de l'énergie de Dieu, de la lumière divine. C'est celle-ci qui leur donne la faculté de jeûner sans avoir trop faim ; jeûner longtemps, jusqu'à quarante jours,  sans mourir.

Une tentation plus forte attend Yéshouah, la seconde : celle de recevoir, en partage avec le diable, cadeau du diable, tous les royaumes de la terre.  Le cadeau des pouvoirs terrestres : les biens, les titres, l'argent, la domination, femmes incluses, enfants, familles, lignée, clan inclus. Si elle est encore plus forte, la troisième tentation est plus subtile. difficile à discerner : c'est celle des pouvoirs spirituels, des facultés exceptionnelles de l'esprit. La royauté de l'esprit est presque impossible à vaincre ; la transcendance spirituelle, à refuser. Les savants, les artistes, les écrivains,  les grands prêtres le savent. La seconde tentation s'adresse à l'homme du commun comme au chef d'Etat, plus exactement au tyran.. La troisième, à l'homme hors du commun.  La philosophie indienne du yoga y insiste : rechercher les pouvoirs,  matériels ou spirituels, c'est perdre tout pouvoir et manquer le but.  Idéal presque inhumain. Défiant toute raison. Noble et magnifique pourtant. Conçu de toute éternité par l'homme pour l'homme.  Regardons, observons à présent ce qui se passe dans le monde contemporain. Une offensive sans précédent de l'adversaire est à l'oeuvre ; une tentation sans précédent est en cours. Car les moyens matériels n'ont jamais été si honorés, si concentrés, si puissants.  Et il est possible de le dire, tout autant, des pouvoirs spirituels : dans leur fausseté, leur perfidie, ils ne furent jamais si faciles à mobiliser, à déployer, à déchaîner. Et une autre caractéristique de notre époque est celle-ci : non seulement quelques hommes puissants sont tentés, des populations entières le sont. Tentations de masse. La tentation des hommes d'exception, fidèle à elle-même, n'a changé en rien.  La tentation massive est l'élément tout nouveau.