1. mai, 2019

Pages intimes (155)

 

 Au regard de tout observateur empreint d'amour et de compassion, le monde, l'humanité entière meurent de soif d'une révolution spirituelle. Une mouture inédite de révolution socio-politique conduisit, par le passé, sans exception, à des échecs souvent pires que les maux dénoncés. Les hommes en société rêvent de s'embraser, comme de s'embrasser. Les rivalités, les compétitions,  les comparaisons liées à l'argent et aux biens matériels  les désunissent, les déchirent. C'est par une révolution de l'esprit que quiconque choisit la voie de l'abnégation, de la simplicité, de la sobriété, parvient à s'extraire de ce cycle infernal. L'ironie vaine, la froideur, le cynisme ne sont que des armes désespérées pour tenter de sortir de cette alternative : ou le sacrifice de l'amour ; ou l'aveuglement de la haine. Ou l'esprit du don ; ou l'étroitesse de la matérialité érigée en absolu. Soit la petite identité forgée par les colères et les myopies ; soit l'immense identité qui nous identifie au cosmos, à la nature et au vivant, l'intégralité du vivant. Tout de suite les objections s'élèvent, nombreuses. Pour beaucoup encore, il est si facile et plus naturel d'objecter que d'acquiescer ; d'exécrer que d'aimer ;  d'abhorrer que d'adorer. Objecter comme on respire ; argumenter comme on respire : ratiociner comme on respire ; déblatérer comme on respire, avec ivresse, au point de s'en étouffer : pouvoirs apparents, grande faiblesse réelle. Sous mille formes, religions et évangiles, de par le monde, ont prêché la sagesse. la primauté du Ciel. Hélas, les religions sont divisées, opposées, ou affaiblies, en état de grand trouble. Quoi de plus absurde et de plus hideux qu'un dieu, ou un grand esprit qui part en guerre. Fumer le calumet de la paix exige une grande force intérieure. C'est un stade accessible par la sanctification du travail, la sanctification de l'instant unique du geste, la sanctification de chaque soupir, la sanctification de tout l'être. Ce fut ce que j'appris par la passion du Nô japonais, entre autres passions d'Asie. Et c'est ce qu'il est ardu et presque impossible de transmettre et de pratiquer ici. De même que pour les musiciens d'Asie,  l'esprit de Bach, de Beethoven, ou de Chopin est une très longue étude ;  de même, pour les judokas occidentaux, l'esprit des arts martiaux -- dits martiaux -- se cache et se dérobe. Ceux-ci et ceux-là, chacun dans son domaine, remportent des compétitions, des titres, obtiennent des diplômes. Ces victoires ne signifient pas qu'ils ont saisi l'esprit. Incarner l'esprit, le grand esprit, l'esprit universel ne s'improvise pas. Les virtuoses sont plus nombreux, en tous domaines, que les vertueux. Car en notre temps, la technique est reine. L'esprit est diminué et asservi. Bas, rapetissé, il ne compte plus. Comme honteux de lui-même, l'esprit a fui le monde ; ainsi qu'il est dit que Dieu, triste et désespéré, se cache, s'absente, se rétracte. Plus les corps se dilatent, plus l'esprit se rétracte. Et vice versa, plus les corps se rétractent, plus l'esprit se montre, pointe, et fait une apparition de gloire.

L'amour du travail, l'amour de l'être, l'être en soi, l'amour sans conditions ; c'est ce qui sauve et sauvera seul le monde. La seule révolution véritable consiste à répandre et à tenter de faire advenir le règne absolu de cette disposition d'esprit, au cœur de l'acte, au centre de l'action.