26. avr., 2019

Pages intimes (154)

 

J'eus du plaisir, je fus réconforté d'entendre, dimanche dernier, au soir, sur radio Notre-Dame, le père Cédric de la Serre déclarer soudain : " Nous chrétiens, ne sommes pas meilleurs que les autres". Il était, à en juger par sa voix, concentré, recueilli, profondément émouvant. Il faut du courage, de la pénétration pour oser tenir en public un tel propos, sur une telle antenne. C'est un indice de modestie, d'humilité, mieux encore d'effacement total. Seul qui est sérieusement engagé sur la voie ardue, épineuse de la sainteté peut s'avancer, se hasarder jusqu'à ces sommets ; un contradicteur ne tarda pas à le lui signifier. Romain Rolland, dans ses premiers échanges de 1938, 1939 avec les séminaristes de l'Institut catholique de la rue d'Assas, ne craint pas d'observer que l'orgueil, une fierté indéracinable, un désir caché de domination, peuvent, hélas, motiver la foi ; puis, jusqu'à l'accès à la prêtrise. Prendre conscience de cet orgueil intellectuel et culturel, passer outre, aller plus avant, ancrer la foi au-delà des croyances verbales, de l'arsenal des raisonnements habituels, des argumentations, des conceptualisations, de la répétition de formules dans une langue donnée, comme par hasard la sienne, sa langue maternelle, oubliant vite qu'il en existe une infinité d'autres, tout autant maternelles -- revient à  s'embarquer pour un très long voyage, comme celui de saint Paul, trois voyages de Jérusalem à Antioche, puis  Ephèse, en direction d'Athènes ; le quatrième, le dernier, prisonnier, vers Rome. C'est, chemin faisant, ayant quitté "Bons-ports", prendre le risque d'affronter la tempête sur les côtes de la Crête, échouer sur l'île de  Malte,  pour y être piqué par une vipère. ainsi qu'il advint, au dire de son compagnon, Luc, dans ce texte sublime, si important : Les actes des apôtres. Tout est ici symboles, signes et sens. Le christianisme est né en Asie, la petite Asie où le grec fut l'une des langues courantes, celle de Luc. Et Paul, juif et citoyen romain, se rend à Rome, pour y être jugé, à sa particulière demande, notons-le, par César. Maintenant, de nos jours, le christianisme doit, et est en passe de se désoccidentaliser, comme l'envisageaient, le prédisaient le père Huang, François-Xavier Huang, et son ami mathématicien, le père Hu Zhao-yang, tous deux de l'Oratoire, afin d'atteindre, aborder sur le tard la grande Asie ; non uniquement y accoster, mais enfin, objectif infiniment plus difficile, y pénétrer, et véritablement s'y enraciner. Il est probable qu'il se transformera en chemin. Mues, métamorphoses qui sont la loi des mondes, Mosaïque complexe du vivant, comme l'explique, pour le règne animal, le biologiste Georges Chapouthier, mais qui vaut aussi bien pour le règne spirituel, les cartes cérébrales, ethno-psychologiques, le grand puzzle géographique, frontière après frontière, l'immense mystère. C'est ainsi, à titre d'exemple, que les succès des tigres asiatiques, leur formidable et fulgurant relèvement, n'auraient pu s'accomplir sans un appui sur deux ou trois piliers, tours ou troncs : travail, vertu, sainteté. Racines profondes, valeurs collectives qui furent celles, autrefois, ici, des grandes heures d'une Histoire passée ; celles de la construction, presque anonyme, des cathédrales, des polyphonies, des sciences divines, y compris celles de la matière vivante, organique et inorganique, en nous et autour de nous.

Et, avant d'être jaloux, envieux, vexé de l'Asie, des Asies, bientôt de l'Afrique, des Afriques, peut-être serait-il avisé et bienvenu de se demander comment et pourquoi furent jetés aux orties, ici, les grandes vertus, les grands mystères, le sens du travail et de l'effort, les silences, les laconismes, la poésie, les enchantements, le charme, tout ce qui subsiste et perdure ailleurs, et aussi, dans une certaine mesure, quand même ici ; tout ce qui permit à la grande Asie, nourrie il est vrai des découvertes et conquêtes occidentales, mais aussi bien arabes, juives, gréco-romaines, en un mot humaines, planétaires, long mouvement incessant d'échanges, chassés-croisés, allées et venues sans fin, montée en spirale, spires, tours et retours indistincts, détours défiant toute histoire, tout dictionnaire, toute encyclopédie, toute compréhension ; oui certainement, ce qui donna latitude avant tout à la Chine, plus que la Russie, grande rivale de l'Est, -- d'opérer, en un temps record, une formidable Renaissance, qu'il serait urgent, qu'il ne serait pas tout à fait impossible d'opérer, ici aussi, ici même, à condition d'acquérir l'humilité infinie, la modestie rare d'apprendre ailleurs,  au lieu de dénoncer, de blâmer, de juger, de récriminer sans se donner de la peine, c'est-à-dire sans réfléchir et surtout sans travailler. La Chine, le Japon, la Corée se prennent de passion pour la musique classique européenne ; la France s'est éprise du judo, s'enthousiasme des bandes dessinées, forme inférieure et mineure, au demeurant, du génie japonais. Plus grave, dans un récent rapport, les services secrets américains remarquent, que tout citoyen de ces puissances millénaires, de celles dites, sans rire, "émergentes", se fait volontiers, et en toute innocence, en toute naïveté, et sincérité, source de renseignement. Or, comment ne pas comprendre qu'un être humilié et offensé, dont la liberté est bafouée parce qu'il ne paie pas de mine, qu'il est introverti, discret, poli, ni bruyant ni ouvertement agressif, se verra tenté de compenser son insignifiance apparente, son calvaire dans des pays qui se vantent, se targuent, dans le vacarme, d'être très démocratiques, par une autre forme, plus performante, au fond plus intelligente, de valorisation démocratique. Et il ne serait pas impossible de la qualifier hardiment ainsi : une démocratie collective, ou simplement, de tendance collectiviste, fondée sur un véritable et profond sacrifice de soi. L'abnégation absolue ; l'effacement, par essence religieux.