21. avr., 2019

Pages intimes (153)

 

"Rétractez votre corps !" Tel est l'appel que je lance dans le métropolitain de Paris, mon slogan, ma prière. Il y a bien longtemps que je n'ai ainsi parlé en public. Ce fut, comme on dit, plus fort que moi. Peut-être n'aura-t-il pas été inutile de tenir ce discours. La raison en est simple, je n'avais rien calculé. Dans la presse, je cherche à me glisser dans le compartiment, car, à mon estime, il y a encore de la place. J'entends quelques protestations, assez molles mais je m'entête, à la japonaise. La porte va se fermer et je suis sûr d'arriver à rester à l'intérieur. C'est alors qu'un homme encore assez jeune provoque ma fureur, et l'éclat qui va suivre, en cherchant à m'expulser du wagon. Je ne m'y attendais pas ; bien entendu, rien de tel n'est envisageable, rien de tel ne peut se produire à Tokyo. Le plus tragi-comique est que son attaque est molle, sa poigne manque d'autorité ; ce n'est pas, à l'évidence, un judoka ; je l'esquive sans peine, et dans l'intervalle, la porte se ferme. Voilà donc le fait de départ, qui déclencha l'algarade : quelqu'un a porté la main sur moi, me jugeant faible, insignifiant, de même que, selon lui, toutes les personnes d'Asie, sont faibles, de petite taille, insignifiantes, pas impressionnantes du tout, en comparaison de sa précieuse personne. Il sous-estime entièrement le fait qu'en dehors de l'énergie physique, musculaire, il existe une énergie nerveuse. Je suis un adepte du yoga, pas des arts martiaux que je n'ai jamais pratiqués, étant d'un tempérament pacifique. Or, à ma propre surprise, par le seul fait de vivre longtemps à Tokyo, tout se passe comme si j'étais devenu un judoka, d'une manière naturelle, par instinct pur. Me voilà donc en fureur, dans le wagon fermé, et, à mes risques et périls, je me lance dans une tirade, un franc discours que je n'aurais jamais imaginé un jour tenir.

"Rétractez votre corps ! A Tokyo, dix personnes pourraient encore entrer. Regardez cet espace, ici ..." Plusieurs personnes regardent l'espace que je désigne, et constatent avec quelque stupéfaction, que je dis vrai. Je poursuis alors, précisant et aggravant mon raisonnement qui tourne à l'accusation : " Vous vous dilatez ! Rétractez, au contraire, votre corps. Vous vous enflez, vous vous gonflez, vous êtes égocentriques, étudiez le yoga, c'est une question de bio-énergie, vous occupez deux fois, ou une fois et demi, l'espace de votre propre corps ; même les gens d'outremer et d'Afrique le comprennent. "

Ce dernier point, très inattendu, provoque la stupeur. C'est que j'ai discerné dans la foule un homme dont le niveau énergétique est différent de la moyenne, qui a désapprouvé mon agresseur. Il est à peu près du même âge, de la même taille, plus intelligent, quoique pas nécessairement en ma faveur. C'est lui, en effet, qui, s'adressant à une dame à ses côtés, lui parle de la coutume  japonaise d'employer des fonctionnaires afin de pousser les foules, depuis le quai, dans les wagons. Beaucoup connaissent ce fait, sans doute pour en avoir vu les images à la télévision, et pour s'en moquer. Ce qu'ils ignorent, c'est qu'en dehors de ce cas extrême, les foules japonaises se glissent sans peine, et volontairement,  aisément, d'elles-mêmes, dans les trains. Ce qu'ils ignorent plus encore, c'est qu'un homme japonais, plus généralement asiatique, est pris de peur devant la force animale, l'aura impitoyable qui émanent d'une foule dans laquelle chaque ego occupe, sans honte, "sans complexe", une fois et demi, ou deux fois l'espace de son propre corps.  A mon retour, j'ai éprouvé cette peur. Je n'osais pas entrer, pénétrer dans le wagon, bien que percevant qu'ii existait encore de la place, des espaces entre les corps ; oser m'approcher d'une telle foule, qui était cependant celle de mes compatriotes, me demandait de l'audace, du courage, un effort. C'est alors que j'ai réfléchi à une théorie sur la dilatation et la contraction des corps, m'intéressant même, à cette occasion, aux géométries imaginaires. Ce fut ma première réaction, dès mon arrivée : étudier les géométries non-euclidiennes. A présent, avec l'accoutumance, ma peur a disparu ; je perçois ces radiations que je n'apprécie pas, comme normales, vu d'ici. J'obéis cependant à un autre système de rayonnement. J'opère une synthèse, par nécessité vitale, entre ces différents univers de radiations, ou de vibrations. Au reste, j'ai observé ces dernières semaines au moins deux hommes fort intelligents et remarquables, l'un de Corée, je crois, l'autre du Japon, très perturbés par le croisement entre ces mondes opposés de pulsations,  dans le métropolitain de Paris.  Il ne m'était hélas guère possible, dans la cohue des transports, de leur venir en aide ou de leur expliquer les raisons de leur malaise.

"Rétractez votre corps !" Mon mot d'ordre aura été quelque peu entendu, sinon compris. La foule est au fond docile, et je ne me suis heurté qu'à peu d'objections. Une femme, on ne sait pourquoi, sans doute parce que ce sujet lui importe plus que tout, me parle des enfants. Il n'y en avait pas, et s'ils sont très petits, il est toujours possible de les prendre dans ses bras. Pour tenter de me le faire pardonner, je conclus mon discours par ces mots : "J'ai vécu vingt ans au Japon." L'homme qui a porté sur moi la main, toujours irrité, s'écrie alors : "Bravo !" Je m'abstiens de toute réponse, ne pouvant m'expliquer davantage, et lui aussi, par bonheur,  conserve le silence. Il a enrichi d'un nouveau mot ma petite collection  : "Le Japon, et alors ? le Japon ? retournez-y ! le Japon ? c'est fini ! Le Japon ? bravo !" Envie, jalousie, animosité, défi, ressentiment, incompréhension, antipathie, haine à la limite. Il est inutile de lutter avec l'inexplicable, de se confronter avec l'inconcevable, l'inimaginable. Comprenne qui voudra, qui pourra.

Or, cette petite scène se déroule précisément le jour du vendredi saint, vers cinq heures. Comme par un très grand hasard, le Christ est exposé sur la croix ; j'ai oublié d'en parler, d'y faire allusion. Je ne l'avais ni prévu, ni calculé, ni imaginé. Le réel, ou plutôt les réels, dépassent toute fiction. 

"Rétractez votre corps !" L'homme que j'ai pris pour venant d'outremer, deux stations plus tard, me frôle dans la cohue en descendant ; me touche gentiment d'un doigt très doux ; me répète mon slogan. Il désire probablement aussi me signifier qu'il n'est pas possible de faire entièrement disparaître son corps,  se désincarner totalement, en ce monde. J'ai le temps de lui dire, sans plus : "Essayez !". 

"Rétractez votre corps !" C'est mon message de vendredi saint. Mon message pascal. Une figuration de la résurrection.

"Rétractez votre corps !". Dans la longue marche vers l'angélisation, il existe des cultures plus avancées que d'autres. 

 

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