18. avr., 2019

Pages intimes (152)

 

Un avertissement. Un signe. Nous avons vécu trois jours et trois nuits effroyables. Les grandes douleurs sont muettes. La cécité des humains, face à l'évidence, quand il s'agit de se dissimuler la portée immense des signes, afflige qui regarde, voit et comprend un peu mieux que la moyenne. Car avant tout, il convient de revenir à nos petites affaires, retourner aux affaires, à la normalité apparente et rassurante. Quoi ! Notre Dame s'embrase le premier jour de la semaine la plus sainte de l'année. Elle coupe la parole à la présidence, car elle la disqualifie ; elle prend le premier pas ; elle prend le pas sur toute urgence. C'est elle qui préside. Tout est en crise : non seulement la politique des hommes, mais celle du Ciel, Rome ; l'église romaine, aux prises avec ses démons. Il ne pouvait manquer que cela comme symbole. Notre Dame en feu. Pleurs de feu, nuit de feu, comme le criait Pascal. Quelle que soit l'origine du feu, d'où qu'il vienne, y compris du ciel, la main de l'homme le guide. Négligence, laisser-aller, imprévoyance des chantiers ouverts à qui mieux mieux dans Paris, sans soin, sans amour, sans sens visible de la responsabilité, ou avec le minimum d'ordre et de discipline concevables, en un temps où la priorité est aux plaisirs, aux amusements, au divertissement. Quand bien même il ne s'agit que d'une absurde et incohérente suite de faits, en ce lieu précis, à cette heure précise, et non l'action d'on ne sait quel service secret pour qui c'est un jeu d'enfant de contrarier les projets des hommes, en dépit de tout, ce qui intervient, en vérité, c'est le signe du divin, sa parole, sa sentence, son  diktat, le service secret de Dieu. Notre Dame fut bâtie et entretenue, servie, honorée, priée en ce lieu. Notre Dame est vivante ici. Blessée, meurtrie, piteuse, humiliée, quasi honteuse, abaissée après une  nuit de combat, elle apparaissait, au petit matin, vaillante encore,  mais comme malade, invalide, handicapée, souriant douloureusement, ses deux tours légèrement de guingois. Combien ce spectacle était attendrissant et bouleversant ! Elle a souffert. Jamais elle ne fut si proche de son fils, si à l'image de celui-ci. Elle est passée tout près de la mort. Elle est à la croix. sur la croix. La foule se hâtait de prendre des photographies, tâche si dérisoire, si contraire à l'art et la simple dignité, de notre temps ; va-t-on dans les hôpitaux et les asiles, les mouroirs, pour prendre, contre leur gré, la photographie des malheureux, des pauvres, des démunis de tout ? Jamais Notre Dame ne nous montra un visage si démuni, si pauvre, si malheureux. Car enfin, son sourire virginal de sainte, de mère de Dieu, de génitrice de l'impossible, de reine du dernier recours, du dernier secours, ces sourires, qui n'est pas tenté, parmi les ors, les triomphes, comme l'affirmait le Saint Père dans son homélie des Rameaux -- de les oublier, de les sous-estimer, dans un monde inattentif et fier de l'être, imbu de sa superficialité ? Or, que Notre Dame fut universelle, nous en eûmes vite la preuve.  Nos amis du monde entier s'émurent ; je reçus pour ma part, les messages alarmés d"une dame japonaise, et de mon ami Gyani, le Népalais, le sherpa que je rencontrai dès ma première arrivée à Beijing, par on ne sait quel incroyable signe sur lequel je n'ai pas fini de réfléchir, de méditer. Je n'attendais pas ces messages, ils me surprirent, me bouleversèrent et me ravirent. Ainsi donc, le signe est mondial. Il touche la planète entière. Il n'est pas étroitement national, il déborde un continent, une seule religion, une unique culture. La virginité glorieuse ou le corps glorieux touche et émeut toutes les cultures, toutes les grandes civilisations, partout, de tout temps. Si Yuhara Kanoko osa prononcer en Sorbonne, au moment de sa thèse sur Huysmans, et osa me dire en privé  : "La distinction entre Ève et Marie n'existe pas dans notre culture", exclamation inouïe, formidable affirmation qui peut passer pour impie, sacrilège, ou périlleuse -- c'est là, en vérité, un arcane, une sentence de Pythie qui n'est pas à la portée du faible d'esprit ou de l'amateur de conclusions hâtives. Car ce qu'elle désirait dire, je mis longtemps à le saisir, et je n'ai pas encore fini d'y réfléchir, c'est que dans les textes, les mythes, les livres d'histoires, les professions de foi religieuses et  philosophiques, le fond des pensées, cette opposition absolue n'existait pas, peut-être. Mais cette inexistence devenait la condition même de sa mise en pratique, en vertu de cette vérité qu'il ne faut pas trop parler, ou trop définir, pour faire vivre, donner naissance, enfanter. La division entre bien et mal n'est pas étrangère au Japon ; elle y est au contraire plus sévère qu'ailleurs. L'Occident moderne, enfin, s'éveille au silence, aux forces du silence ; à la divine subtilité. Le Saint Père lui-même, qui l'eût cru ? évoque le pouvoir du silence. L'effroyable bavardage latin est en voie de déconsidération. Cioran, l'exilé, traitait les gréco-latins de bavards, d'avocats incorrigibles, d'avocassiers ; il n'épargna pas même PlatonSocrate, ou Nietzsche, dans sa dénonciation de ce défaut. L'Asie, l'orient, l'ailleurs commence en Roumanie. Le grand ailleurs, le grand large commence tout près de nous, par exemple en Sicile, en Sardaigne, îles des méditatifs, des taciturnes.  Le laconisme, ou le silence  n'a ni lieu de naissance, ni origine fixe, ni limites, ni frontière certaine.  Le silence est ici même. Il sauvera le monde.  Notre Dame est muette de douleur. En cet état, elle nous parle et prêche mieux encore. Puissent les hommes écouter enfin sa plainte, ses prédictions, sa vérité virginale et prendre conscience de leurs turpitudes dans les lupanars des grandes cités. Puisse l'humanité entière être attentif à l'avertissement ; voir et comprendre enfin les signes, au lieu de les esquiver et de les fuir.