12. avr., 2019

Pages intimes (151)

 

Je réfléchis au mystère de la personne dans l'Occident chrétien. J'ai observé pendant dix-neuf ans comment l'on travaille au Japon, avec soin et sérieux ; j'observe maintenant la manière dont sert le serveur, vend le vendeur français. Chacun est "libéré", s'imagine libéré, et désirerait l'être plus encore. Si le client, par plaisir, fantaisie, ou charité, s'adresse personnellement à celui qui le sert, lui parlant longuement de n'importe quoi, le serveur est touché, il se sent reconnu en tant que personne. Il a intimement besoin de cette reconnaissance qui, en quelque sorte, signifie : vous n'êtes pas pour moi un simple serveur, un misérable serveur, un pauvre vendeur. Le sentiment d'infériorité est profond. Au Japon. en règle générale, cette culpabilisation ou cette infériorisation n'existent pas. Le travail, le service, la tâche collective et commune, en complet silence, s'opèrent selon un principe de sainteté au Japon. Je ne dis pas qu'il en est toujours ainsi, mais la comparaison est nettement en défaveur de l'Occident contemporain. Que la Chine ait, elle aussi, suivi si vite la voie du développement, relève, sans doute, d'une supériorité en soi du confucianisme, dans les relations inter-personnelles. Celles-ci ont dégénéré et glissent de mal en pis dans les sociétés si libres, si évoluées, si idéalisées de l'Ouest. La bienveillance doit être réintroduite ; la malveillance guette, menace, ou règne. Il n'est d'ailleurs pas trop tard : une prise de conscience se fait jour. La crainte de la personne qui se juge "libre" est de pas être assez respectée, mise en avant, valorisée,. Elle craint d'être vassalisée, esclavagisée, dominée, exploitée, humiliée. J'ai un jour assisté, en la librairie Gibert, au petit spectacle qui suit. Un client de haute taille, sûr de lui, mais très poli, très stylé, qui me parut venir de Belgique, du Luxembourg, ou d'un pays du nord de l'Europe, entra subitement en conflit avec une vendeuse, pour un sujet qui m'échappa. Mais j'entendis distinctement, après l'incident, cette réflexion : "Les seigneurs sont de retour." Il est très possible que la vendeuse qui proféra cette remarque se soit sentie infériorisée par la taille, ou le ton de ce client, ou peut-être, à sa décharge, par son autorité. Cependant je peux témoigner qu'il fut très poli, et même courtois. Autant que j'ai pu le constater, le heurt ne résultait que d'un travail mal fait, ou non fait ; ou pas assez rapidement fait. Il est vrai que certains clients sont insultants, ou si cavaliers, qu'une sorte de rivalité dans l'agressivité et la mauvaise volonté se met en place au cours du service. Il m'arriva un jour d'accompagner un ami japonais à un comptoir où il devait retirer un produit ; la file d'attente était longue. J'entendis le serveur discuter avec un client qui nous précédait : il s'agissait de leurs vacances. Mon ami ne comprenait pas la conversation ; mais il comprenait très bien qu'elle était futile et retardait le service, dans un moment de forte affluence. J'étais embarrassé : il m'était impossible de justifier ce comportement, je ne savais que dire à mon ami, et que lui expliquer, connaissant la perfection du service japonais. Certes, nous sommes au pays de la liberté. Tous les coiffeurs y sont des Figaro. Cioran, l'exilé, se met en colère avec serveurs, coiffeurs, médecins et percepteurs. Ses Cahiers en témoignent ; et je crois que leur éditrice, Simone Boué, par gêne et charité, a supprimé, ou censuré nombre d'occurrences dans le manuscrit ; et je suis certain également que Cioran, par politesse, s'est auto-censuré. A vrai dire, entrer en fureur, faire une scène, argumenter, sont des réactions qui n'avancent à rien, sinon  à envenimer les choses. Il vaut mieux patienter, faire comme si de rien n'était. Il s'ensuit que les communautés vaquent au mieux, bon an mal an, à leurs affaires, tout en vivant à l'écart ; la communauté chinoise, par exemple. C'est non seulement la solution la plus sage, mais la seule possible. Le dialogue frontal étant difficile, périlleux, ou tout à fait exclu, ne demeurent possibles que le dialogue latéral, l'uni-latéralisme, la latéralité, la coexistence philosophique, si l'on veut. Le côte à côte plutôt que le face à face.

La sociabilité, la civilité ont été corrodées, sinon détruites, par un excès de personnalisme. Toute personne n'est pas un héros, un génie en soi ; ni même, automatiquement par ses caprices, une valeur en soi. Si elle outrepasse ses droits, oublie ou esquive ses devoirs, elle devient exactement, pour les autres, pour la société, et aussi pour elle-même, un mauvais génie, un génie du mal, un anti-héros. La séparation des personnes entre elles a atteint un niveau extrémiste ; c'est une forme de radicalisme à prendre en considération. Le collectivisme dresse toute une société, ou une nation, contre une autre : c'est le péril du moi collectif, ou totalitaire, contre lequel l'individualisme abstrait fut conçu.  Cependant, ce dernier ne suffit pas à prévenir les conflits entre collectivités. La personne n'est pas un bien absolu. Le chant de gloire  à  l'égard de toute personne a atteint, particulièrement dans l'Occident moderne, le stade du leurre et du piège. Et même de la mauvaise foi. Pour se laisser envahir, pénétrer, transpercer par le divin, il est nécessaire de sacrifier la personne. Le personnalisme sans sacrifice est le mal absolu. Dans la Trinité chrétienne, le Christ est la personne qui se sacrifie ; l'agneau de Dieu. Ce point est universel. Mais que le Père et l'Esprit saint soient deux personnes, est presque inconcevable. Ce point est douteux et relève d'une obsession. Une sorte d'absolutisme, ou d'absolutisation  de la personne.  Dans la Bible, l’Éternel en tant que personne est beau, émouvant, bouleversant, mais exprime la force du mythe, du symbole, de la métaphore, de l'effet littéraire,  du désir ; l'Image, pas davantage. Le Dieu vivant, en tous cas, n'est pas une personne au sens commun de ce mot. Qu'est-ce qu'une personne inconcevable ? Quant à l'Esprit Saint, il est moins encore une personne séparée, distincte, car il se déploie et procède en la renversant, en l'humiliant, la bouleversant, l'outrepassant. 

L'union psychique instantanée que je ressens avec une personne d'Asie que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue : et, à l'opposé, ma désunion, mon sentiment de séparation, forte ou complète,  avec une personne d'Occident que je fréquente depuis longtemps, que je connais très bien en apparence : voilà pour moi le plus grand des mystères.