9. avr., 2019

Pages intimes (150)

 

"C'est l'enfer, c'est l'enfer ; je galère, nous galérons." Le goût français pour les outrances, dès qu'il s'agit de se plaindre, ne cesse de me surprendre. Je ne peux pas répondre, au comptoir des cafés : "Non, la situation est excellente ; je reviens du Japon." Ce serait trop long et trop compliqué d'expliquer mes sentiments. J'ai l'impression forte de vivre parmi les simplets. Monsieur Simplet, madame Simplette : bonjour, voilà ! Le seul espoir en vue est, quand même, qu'une minorité agissante  prenne lentement conscience des différences de perception, dans toute leur panoplie, à travers le monde. Le monde, dans sa diversité époustouflante, ne peut demeurer à jamais inconnu. Cependant le pire est que, par une absurdité et une perversité véritablement infernales, ce qui est noir ici semble blanc ailleurs, et vice versa. En bref, ce sont les simplets qui considèrent que seuls les autres le sont. Quelle est l'image des gens d'Asie en France ? Je le sais, je le vis, j'en souffre  parce que j'en fais partie, hormis par les apparences extérieures du visage. On me prend fréquemment pour un Anglais, ou pour un blanc d'origine obscure, non identifiée. Écolier, je fus fasciné par le recueil de nouvelles de Joyce : Dubliners, traduit en français par Gens de Dublin.  Gens d'Asie, gens d'Asie ... ce titre m'obsède. Mes romans, mes carnets renferment une assez belle collection de gens d'Asie. Elle n'est pas terminée, la liste n'est pas close. Les gens d'Asie passent pour se ressembler tous et posséder une faible et pâle personnalité. Je me suis même heurté, en une occasion, à cette insulte qui vaut son pesant d'or : Vous êtes un pleutre. En somme le péché d'insignifiance, de douceur, de bénignité.  Péché capital pour l"époque ; culpabilisation suprême. Je considère que tenir à donner, ou imposer de force une personnalité à autrui est un signe d'outrecuidance inouï. Tout ce qu'il est possible de dire, c'est que la personnalité asiatique est secrète, extrêmement privée, parfois cachée, discrète, pleine de tact ; pas systématiquement extravertie, non manifeste, sauf à ses heures. La question se pose ainsi : le refoulement n'est-il pas préférable au défoulement ? Le défoulement contemporain n'a rien d'admirable, et en admettant que toute la planète l'imite, elle deviendra un capharnaüm et un pandémonium plus insupportables que ce qui la caractérise et l'accable déjà.  Il s'en suit que la modération  individuelle du comportement est adapté à un éventuel futur du globe ; la discrétion fait partie des remèdes à la surpopulation ; c'est une solution parmi d'autres, hélas plus violentes, à l'énigme démographique. Une solution non-violente par les biais de l'ordre, la discipline, l'éducation, les bonnes manières, la politesse, au moyen des armes culturelles et spirituelles. Sur ces divers plans, l'Asie est en avance et déploie une série d'atouts énormes. Si, à ces arguments et à ces faits, l'on objecte que le progrès humain  fit des pas de géants, à l'époque classique, principalement en Occident, grâce à de très fortes personnalités, il est assez facile de lever cette objection : l'époque classique de la science et des arts est close depuis longtemps. D'ailleurs, Michel Ange n'était-il pas surnommé : le Taciturne ? J'admets que le génie se manifesta jadis sur un plan individuel, tandis qu'à présent, le génie de l'Asie est paradoxalement collectif. Le génie collectif n'est pas, par nécessité, un génie du mal. Quant à la démocratie sous sa forme extrémiste, l'ultra-démocratie, l'hyper-démocratie, elle peut se révéler un mal. Un mal et une tragique faiblesse : un terrible handicap. L'Angleterre contemporaine, berceau de la démocratie, se voit, en ce printemps, comme frappée d'impuissance. Peuple pragmatique par excellence, nos très anciens amis, vue de Pékin, Tokyo, Séoul, Moscou, Ankara, font pâle figure. Je ne désire rien dramatiser, mais au milieu du dix-neuvième siècle, à l'opposé de Tocqueville, il y eut au moins une voix pour suggérer que la démocratie n'était rien d'autre qu'une sorte de maladie mentale. Je crois que c'est le père du psychanalyste allemand Georg Groddeck, admirateur il est vrai de Bismarck,  qui se livra à cette audacieuse réflexion. Certains spectacles, qui passent maintenant pour courants et normaux, semblent la justifier. Revenir brutalement en arrière est exclu, mais je ne suis pas seul à considérer que l'ordre, ou une certaine conception de la dignité culturelle et humaine qui règnent à Pékin, Tokyo, Séoul, Moscou, Ankara et dans d'autres importantes capitales, constituent un ensemble de  phénomènes plus salutaires que mauvais en soi. Déchiffrer le monde, invariablement, sous le prisme de la liberté individuelle d'opprimés, aux prises avec des oppresseurs de tous ordres, est moins profond et moins charitable qu'il n'y paraît de prime abord. Car la libération socio-politique est, dans une certaine mesure, une fausse, ou très relative libération. Car, vivre dans quelques mètres carrés, avec très peu d'argent, ne permet pas de jouir de la liberté, la déesse Liberté, au sens flamboyant moderne. Soit dit par parenthèse, je vécus dix-neuf ans au Japon en couchant à même le sol, mais proprement, sur des tatamis, nattes végétales agréables au toucher,  dans un espace étroit, à peine douze mètres carrés, en mangeant une nourriture frugale, non carnée, à base de riz, d'un peu de poisson  et de pâtes de sarrasin, comme monsieur Ghosn le fit pendant un petit nombre de mois. Je m'en suis fort bien porté. Bref, les paradoxes, en ce monde, sont sans fin. Et la philosophie, ou une spiritualité assez haute, seront toujours les meilleures des conseillères et le secours le plus précieux.