2. avr., 2019

Pages intimes (148)

 

Je rends visite à Saint-Nicolas du Chardonnet, église vivante, habitée, vibrante. Je m'y transporte instantanément au Japon, constatant une fois de plus aussi, avec tristesse, qu'au Japon, c'est chaque café, chaque restaurant, chaque lieu public qui, de quelque manière, rayonne et irradie comme cette église. Tout est mystique au Japon, tout est religieux, y compris sans religion déclarée, dans un athéisme apparent. Et je ne serai jamais accepté par Saint-Nicolas du Chardonnet, car pour ces milieux, l'Asie, l'étranger, le très lointain, c'est tout simplement le diable. J'y recueille un dépliant sur saint Jean-Baptiste de la Salle, fondateur des écoles chrétiennes. Dans Les Règles de bienséance et de civilité qu'il publie en 1702bien des remarques me retransportent en un instant au Japon : la tenue du corps, en toutes ses parties, tête et membres ; les manières de table ; les règles de la conversation, les principes de propreté physique  et morale. Cet ensemble de qualités qui sont au fond universelles, que l'Occident contemporain a abandonnées, délaissées, ou reniées, piétinées. L'éducation qui consiste à suivre tous les mouvements du corps avec un accompagnement conscient. La politesse ou civilité de ne pas interrompre brutalement les propos d'un interlocuteur. L'art simple de s'habiller, de se présenter. Règles et principes qui, au fond, n'ont rien à voir avec la richesse et la pauvreté, mais avec une haute idée de l'homme, sa valeur, sa dignité. Or, cette aristocratie est accessible à tous.  Né à Reims dans une famille de juristes aisée, le saint se voue à l'éducation des pauvres dans les écoles des frères chrétiens qui, au fil du temps, essaiment en Europe et de par le monde ; il en existe maintenant une à Bangkok, une au Pérou. Ainsi, au dix-septième siècle, au dix-huitième siècle, avant la révolution, la vulgarité n'avait pas encore triomphé.  Que la vulgarité ait fait des progrès de géants, en compagnie de celui des sciences, des techniques, accouplée à elles, demanderait d'urgence une explication. Car cette évolution n'est pas fatale, bien qu'elle touche, il est vrai, aussi l'Asie. Mais celle-ci, et d'autres cultures résistent. Qu'une culture se laisse aller, ne résiste plus,  accepte le pire, voilà le drame. 

L'hyper-sensibilité, l'hyper-esthésie ne peuvent être supportées sans une forte religion ou philosophie  Ici, ce sera le Christ.  Où le Christ est inconnu, n'a pas été annoncé,  il sera, en fait, présent, en personne, sous une autre forme. Comment expliquer autrement la haute moralité, ou la sagesse des us et coutumes qui se manifestent de par le monde, en l'absence du christianisme ; et tout autant, le fait que ce dernier, chez les nations qui le professent, ne fait barrière ni au mal ni à l'incivilité, l'inconduite, la débauche, la convoitise, sous leurs formes les plus vulgaires. Il ne s'agit pas pour moi de prêcher ridiculement la morale. Ce serait même d'autant plus ridicule, venant de ma part, mes romans le montrent ; au vu de ma vie et de mes oeuvres. L'objet de mon interrogation, parfois de mon ébahissement, est seulement l'intensité du sens de la correction, de la discipline, de l'exigence éthique qui se manifestent dans l'éducation asiatique, j'en ai été le témoin, en dépit de tous les contre-exemples, et objections qu'il est possible de formuler, et que j'ai moi-même formulés, lassé à la longue, lors d'un très long séjour. Mais je suis de retour et mon objectivité dans le processus général de comparaison ne peut être plus grande. L'hyper-sensibilité est protégée au Japon par toute une atmosphère naturelle et sociale, à la fois physique et métaphysique. Les frères de culture s'entre-aident pour assurer, garantir, préserver une finesse de perception, insupportable et intolérable dans un autre contexte. Et cette protection, ce sauvetage, ce salut opèrent très bien en l'absence du christianisme. C'est même l'obstacle, non identifié, le plus grand à sa propagation. J'ignore si des missionnaires s'en sont rendus compte et l'ont dit, ou écrit. Je crois que Jean-Martin  Moyë (1730-1793) qui vécut dix ans en Chine, fait quelques brèves remarques à ce sujet. Saint François-Xavier lui-même, note, je crois, la sainteté naturelle des Japonais, en l'absence du christianisme, sous une autre forme. Il va de soi que c'était l'une des thèses et conclusions de mon maître, le père Huang, à la suite de ses expériences, un demi-siècle durant.  Et finalement, c'est l'une des preuves de la validité et de la pertinence des nuits de la foi, sous les différentes  formes  qu’elles prennent dans toutes les cultures et toutes les religions, y compris bien sûr dans le christianisme. L'obsession de définir Dieu comme une personne, cette obnubilation de la personne, en Occident, surtout l'Occident moderne, en arrive à nuire, par paradoxe, à l'esprit religieux. En tant que Personnes, il y a assez peu à dire sur le Dieu éternel, ou sur l'Esprit saint, y compris pour le lecteur de la Bible en hébreu ; il y a en revanche beaucoup à dire, tout à dire  sur la personne du Christ, d'un point de vue historique comme d'un point de vue humain. Par exemple le Christ est celui qui "soupire", "soupire en son âme", compatit, passe aisément dans le corps, l'esprit et l'âme d'autrui, se transporte en un autre, se met à la place de l'autre, de qui n'est pas lui, beaucoup plus que ses disciples, apôtres, ou zélotes. C'est en quoi le Japon est christique, déjà, avant toute conversion. C'est pourquoi la Chine, d'une certaine façon, est déjà convertie, ou convertissable, par avance, comme aimait à le dire le père Huang. C'est également la raison pour laquelle tant de croyants, et bonnes âmes, et bonnes volontés, sont attirés ici par les pensées orientales, s’éloignant à tort, d'un christianisme qu'ils ne connaissent, ou ne reconnaissent pas véritablement, dans la version étroite ou limitée qu'on leur en donne. Il serait d'un grand intérêt de faire plus de lumière sur ces sujets. Et à l'échelle du monde entier, c'est d'ailleurs, vaille que vaille, cahin-caha, la tendance qui se profile à l'heure actuelle dans la confusion complète, dans une nuit pleine de risques.