29. mars, 2019

Pages intimes (147)

 

La situation politique est inénarrable ; tout autant, ce qui pourrait être appelé l'état moral de ce monde, cause et conséquence, à la fois, de cette situation généralisée d'errance. En un sens, il est nécessaire de se débarrasser de toute illusion. Rien n'ira jamais mieux. Il est hautement probable, quoique non certain, que tout aille plus mal, et que des épreuves sans nom accablent l'humanité. Or, celle-ci en vit bien d'autres par le passé, et elle survécut.

La série de truismes, ou de tautologies, que je viens d'aligner présente un côté comique presque volontaire. Toutefois, lisant et écoutant ce que disent les autres, je me rassure et me console. Je fus obligé de répliquer récemment à un homme éminent, dont je suis de quelque façon l'ami, qu'il écrivit vingt livres, mais n'a pas vécu longtemps au Japon, ni en Asie, ni où que ce soit hors des frontières. Or, il voyagea trois fois à Tokyo ; ce fut tout pour l'Asie.  Suite à cette déclaration hardie il me fixa des yeux, incrédule et dubitatif. Cette réaction est normale. Me mettant un instant à sa place, je crois que je réagirais de même. Je suis contraint d'interpréter, à mon regret, les divers traitements que je subis ici depuis mon retour comme une série incroyable d'humiliations et de brimades, une sorte de punition. Cependant, ces expériences m'ont beaucoup appris, comment pourrais-je m'en plaindre ? Au contraire, je les bénis ; je me sens, j'ose le dire, béni. Il arrive un temps où tout s'explique, tout s'éclaire. Le déni de réalité ne peut durer éternellement.  Les torts sont un jour redressés. C''est ce qui se nomme la justice, tant sur un plan historique que sur un plan personnel. C'est en quoi toutes les folies qui se font et se disent, et qui nous environnent, agacent ou menacent, possèdent un versant logique et rationnel. Tout l'indéterminé est déterminé, sous un angle qui reste à découvrir. Ce principe est rassurant et consolant.

Prenez par exemple la force de la Chine, le fait qu'elle rattrapa très rapidement son retard, que c'est un immense pays, et vénérable, doté d'une culture ancienne et puissante. N'en peuvent être surpris que les ignorants et les inattentifs ; ou les imprévoyants. Les distraits, les écervelés, les évaporés. Entre autres, mon ami sinologue, Ivan Kamenarovic, publia en 2001, aux éditions du Cerf un livre intitulé Le conflit. Il y était question, déjà, de l'énorme différence de perception entre Est et Ouest. Mais il était alors de bon ton de se cacher cette différence, voire d'en rire, de l'atténuer, l'amoindrir. Combien de fois, témoin du désir véritablement forcené de refuser toute valeur au livre de Huntington Le choc des civilisations, ne me suis-je pas exclamé dans mon for intérieur : "Comment donc est-ce possible ? comment peut-on, avec une telle assurance, nier cette idée, ces faits de base ?" Mais les livres, les articles, les entretiens d'alors sont depuis belle lurette oubliés, enterrés ; leurs auteurs ne s'en vantent pas ; les mêmes parfois, ayant senti le vent tourner, chantent une autre chanson, la mélodie du jour. En fait, la situation est pire, plus grave qu'il n'est dit et conçu communément. Le tocsin sonna, pour les esprits clairvoyants, quarante ans plus tôt, un demi-siècle plus tôt.  Qu'aurait-il fallu faire ? -- se mettre à travailler, à cesser les compromissions morales, les indulgences sans précédent, se mettre à l'école de l'Orient, des adversaires, si tant est qu'ils le sont. Choisir une autre direction, changer de cap, modifier la trajectoire, avant qu'il ne soit trop tard, et que les circonstances obligent à le faire de toute urgence, dans de mauvaises conditions, sous la pression des nécessités. Imaginez une citadelle assiégée. Une puissante civilisation se profile, s'avance hors des murs. Les assiégés qui dorment, ou somnolent,  ou rêvassent, engourdis par les plaisirs de Capoue, démoralisés ou écervelés, lui tiennent alors ce langage : "Il est vrai que nous sommes divisés,  peu capables, affaiblis, mais ne nous montrez pas votre puissance. Nous ne sommes pas naïfs. Respectez-nous, épargnez-nous, éloignez de nous votre force, vos atouts ; ne déployez pas, nous vous en prions, toutes vos capacités, à notre encontre. " Qui ne voit, précisément, que les assiégés sont naïfs, qu'ils auraient dû s'unir, se renforcer, se préparer ? Élever le niveau de leur discipline, de leur éducation ; améliorer, avant tout, leur état moral.

Je suis, année après année, frappé par les discours lénifiants tenus au moment du Carême. Les générations montantes, fort heureusement, prises d'angoisse, mieux informées, peut-être averties par un pressentiment, se tournent vers la frugalité, la sobriété, le végétarisme, Par là même, elles se veulent et s'affirment solidaires de la planète souffrante, et de tous les souffrants qui, en maints pays oubliés, la couvrent. Certaines personnes riront ou s'empresseront de me démentir, mais je l'affirme, les Chinois, les Japonais, les Coréens, les Vietnamiens sont frugaux dans leurs coutumes, leur style de cuisine ; leur consommation de protéines animales est régulé. Leur sagesse alimentaire, d'ailleurs, d'un point de vue général, a fortement influencé la haute gastronomie, dont les spécialistes fréquentèrent et apprécièrent ces cultures, plus que d'autres corps de métier. Le carême est naturel, le jeûne est traditionnel, dans certaines civilisations ; il est inutile de se le cacher, et quasi stupide de s'en indigner, s'en formaliser, ou, disons le mot, s'en vexer. Dans des milieux croyants, chrétiens, cette attitude est encore plus surprenante et tout à fait déraisonnable. Sur ce point comme sur d'autres, je me sens un disciple du père François Huang  avec qui je partageai tant de repas. Il est vrai que nous buvions beaucoup, beaucoup trop, je le dois à la vérité. Mais même ce petit jeu dangereux visait, de sa part, à mon éducation, à l'enrichissement de mes expériences ; je le sais bien. Personne, individuellement n'en finit avec les expériences. Et les sociétés, chacune en elle-même, et toute l'humanité collectivement, non plus. C''est en quoi l'étape actuelle est simultanément éprouvante et passionnante. Personne ne sait, où nous nous dirigeons ; c'est effrayant. Mais les personnes de foi et d'expérience, les croyants et les philosophes, sont un peu moins pris au dépourvu que d'autres. Quand, par exemple, j'entends quelqu'un déplorer une politique d'austérité, croire et faire croire qu'une autre est possible, cet éloignement de toute sagesse, sur le globe surpeuplé, me sidère et me révulse.  Le temps de l'austérité, de la concentration et de l'attention est venu. Et l'austérité ne diminue aucun plaisir, au contraire. Elle accroît la joie profonde, la joie véritable. Il ne s'agit pas d'imposer ce contentement, mais de le proposer. Le suggérer aux foules mêmes. Surtout ne pas leur prêcher la prodigalité, soit en fait, soit en rêve, ce qui serait les berner, les tromper deux fois.