25. mars, 2019

Pages intimes (146)

 

Si je résume mes impressions, l'infériorité de l'Occident contemporain touche deux points cruciaux : l'incapacité de conserver l'esprit d'enfance et une malhabileté à ruser avec la lourdeur de la matière, à la contourner, au lieu de l'attaquer agressivement de front. Ces deux traits sont le signe d'une maladresse spirituelle, et la conséquence claire du déclin du christianisme, ou bien si l'on veut, de l'abandon du génie du christianisme. Revenant à mes amours pour Scriabine, que j'exprime tout au long de mon troisième roman Le saint de la touche noire, je découvre le peintre Isaac Lévitan (1860-1900), ses paysages de rêve dans la mystérieuse nature russe. Celle-ci préserve la virginité de l'enfance, ses tendres promesses, sa douce fragilité, sa féconde faiblesse. Neige, herbes, bouleaux, maisons de bois, cabanes, isbas. Contours vagues. Le ciel et la terre ne sont pas séparés. Faune, flore, humanité, bois et steppes, nuages sont liés.  Les couleurs ne sont pas violentes. Elles se dissolvent et se fondent les unes aux autres comme dans l'arc-en-ciel. J'y suis déjà en route vers la Chine, le Japon, la Corée. Trois fois j'ai suivi cette route, deux fois par le transmongolien, une fois par le transmandchourien, un violon sous le bras. Je revivais sans le savoir le périple d'un lointain ancêtre. Obéissant à une loi folle, d'une manière absurde, j'avais acheté un violon de fabrication chinoise chez un luthier de Nanjing ; le crin de l'archet était noir. C'est inouï ce que l'humanité réussit à inventer, avant l'électricité et le cinéma. C'est à croire que l'électricité et le cinéma, absents de la Bible, sont deux fléaux qui condamnent l'homme à la stérilité ; le traîne vers la perdition. Le moyen technique s'envole ;  l'esprit chute. Ce doit être une loi. La technique brillante fait payer une rançon. La technique de peintre d'Isaac Levitan traduit une maladresse d'enfant ; il n'a pas eu, dirait-on, le temps d'apprendre à peintre.  Il s'en suit une vive émotion, il donne envie de pleurer. Divine maladresse. Sa supériorité est celle de Marc sur Luc. L'Evangile de saint Luc est, techniquement,  le plus littéraire. Si d'ailleurs il était aussi peintre et médecin, cela signifie qu'il touchait à tout. Ce n'est pas un bon signe. Les touche-à-tout de génie, comme dit Cocteau à son propre sujet, sont très rares. La société et la culture actuelles sont une société et une culture de touche-à-tout. Elles ne portent pas de bons fruits. Tout se passe comme si le génie humain était éteint ; comme si la planète vivait en parasite sur le génie de son passé, les génies morts. Des œuvres comme l'Etude op 2 n°1 de Scriabine ou l'Elégie de Rachmaninov, révèlent deux enfants russes, penchés sur leur cahier d'écolier, plume en main, sérieux et laborieux, à la lumière de la bougie, cherchant à exhaler leur âme, à la manière de Chopin ou Schumann, inspirés par d'eux, les devanciers, les morts.

Le plus important n'est pas la technique mais la force et la sincérité du cœur. "Le seul mystère de l'Occident contemporain, s'écrie le Roumain Gheorghiu, à qui ses parents donnent un prénom de poète : Virgil, -- c'est qu'il n'a pas de mystère". Il n'a pas de mystère et il ne veut pas en avoir ; il déteste le mystère,  il en a peur.  Au fond, il n'aime pas l'enfance ; il la refuse, il la trahit. C'est pourquoi il existe cette curieuse tendance à détruire ce qui est simplement et naïvement humain : la parenté, l'amour, un père et une mère. l'homme, la femme. Tout doit être remplacé par des moyens techniques supérieurs ; et des abstractions, des figures abstraites. L'Asie certes n'échappe pas à cette loi contemporaine, elle imite tout, elle emprunte tout, elle se laisse imbiber par tout ; mais étant en retard, ou l'ayant été, elle garde les trésors du passé, l'esprit du passé, elle insiste fortement sur son passé, sans le transformer en pure muséologie. N'ayant pas renié la religion des ancêtres,  leur culte, le culte de ce qui est vieux, ancien, tout en préservant le sens de l'enfance, elle tient en main les deux bouts, ou les trois bouts de la chaîne du temps. Qu'on y songe, c'est prodigieux et effrayant. En une seule seconde, le plus lointain passé, le plus lointain futur, dans le présent intense, le maintenant, sont là liés. Maintenant. "Now" anglais, caché dans to know : connaître. "Now" et "k". "Jin" chinois, si simple de son et de graphie . En japonais, "ima", espace, intervalle "ma" de "i".  Pour le sentir, le ressentir, le pressentir, le tenir en main, "main-tenant", il ne faut pas être froid, glacial, transparent comme du verre, mais brûlant, secret, concentré dans la flamme. Moins de lucidité froide ; plus de conscience vive et chaude. Relisant rapidement le Scriabine de Boris de Schloezer, son ami, son beau-frère, le frère de sa seconde femme j'apprends l'existence d'un philosophe russe inconnu, ou peu connu, Nicolaï Fyodorov (1829-1903). Philosophe de l'action et de la synthèse intégrale, il ne rejetait ni les sciences ni les techniques, l'Union soviétique ne le mésestimait pas. Il a peu écrit. Son universalisme mystique, complètement fou au fond, influença Scriabine qui, lui-même, rêvait de gagner les Indes (ce que parvint à faire plus tard, dans la vallée de Koulou, Roerich, le peintre des ballets russes) ;  d'y bâtir un grand Temple, le temple que sa musique malgré lui construit : Poème de l'extaseVers la flamme  ; ou avec ses œuvres inachevées, l'Acte préalable, opéra inabouti, son Mystère, ses Mystères.  Nous sommes ici chez les fous de l'art, mais s'y décèle une raison. L'immortalité existe, l'au--delà du temps et de l'espace existe. Point immense qui contient tout et que nous rejoignons, que nous devons rejoindre, et que nous avons déjà rejoint, auquel nous sommes déjà joint, par une adhésion incomplète, préparant et incluant la perfection à venir. Si le passé ne peut être ressuscité entièrement, point par point, pièce à pièce, par des moyens techniques illimités (car, en un sens, Nicolaï Fyodorov préfigure le vain songe de puissance du transhumanisme californien d'Hollywood),  le grand rêve se réalise pleinement par l'esprit que pénètrent et vivifient, à la fois, le Christ et Bouddha ; le souffle qui, en eux et au-delà d'eux, les unifie, au-delà de tout, par la communion des saints. Le royaume éternel, l'Orient éternel. Nous sommes immortels, tout est immortel. Immortels par l'âme. Les débuts et la fin des temps sont là, présents, pour qui les peut percevoir, les concevoir, les réaliser et les mériter dans l'intimité du sacrifice -- le  travail du salut.