22. mars, 2019

Pages intimes (145)

 

Envie de pleurer sur ce monde, de sangloter sur l'impuissance des hommes. Où que l'on se tourne, se profilent et s'allongent des voies sans issue. Tant de bavardages, de radotages, de linéaments de pensée, d'idées fugitives proférées avec tant de fierté, d'ouvrages vite écrits, vite publiés, vite oubliés, tant d'efforts, tant d'encre, tant de salive, tant de tempêtes, d'indignations, de colères vaines, pour un résultat piètre, presque nul. L'humanité entière se tord dans les douleurs de l'angoisse, un mystérieux accouchement, l'enfantement, si possible, non d'un monstre, mais d'un avenir viable, je l'espère. Si l'homme descend d'une succession de variétés de singes, au-delà des ramifications dont ne nous font pas grâce les hommes de science, après leur vie de recherches laborieuses, un seul fait terrifiant émerge : la variété finale, dont nous sommes membres, a réussi à briser l'atome, à percer maladroitement l'un des secrets de la matière, parmi mille autres, et construit des bombes. Ces bombes ont la puissance de tout empoisonner, tuer les vivants, tuer la vie, rougir et roussir les feuilles des arbres, changer pour longtemps, pour toujours la face de cette planète. Tout salir, tout détruire. Et en dépit de ce savoir incontrôlé, ou mal contrôlé, l'âme humaine n'a pas changé, avancé, évolué d'un iota, torturée entre le bien et le mal, jalouse, envieuse, anxieuse, prompte à accuser ses frères, accumuler ses péchés sur un bouc émissaire, le jeter hors des murs de la ville, le bannir des mondes civilisés, l'expulser de l'humanité.

La journée mondiale des trisomiques, hier, m'amena à une triste réflexion.  Que l'on se dévoue pour eux, que l'on protège à la fois leur vie et leur honneur, que l'on cesse de les appeler mongoliens, pour les baptiser d'un nom scientifique, quoi de plus louable, de plus méritoire, chant à la gloire de la société moderne. Toutefois, il en va d'eux comme il en est des autistes. Les grands arbres isolés cachent des forêts dans l'ombre. Car d'énormes handicaps, injustices, souffrances, obstacles, bizarreries d'un comportement normal sous d'autres cieux, passent inaperçus et ne reçoivent que peu d'attention. Ce serait trop dérangeant, trop grave. Les frontières du naturel et de l'artificiel, du normal et de l'anormal en deviendraient trop indistinctes. La sécurité des définitions de la santé et de la maladie s'en verrait ébranlée. Ce sujet est tabou. La timidité et la douceur, le mutisme, l'intériorité extrême ne doivent pas avoir droit de cité. Le mystère et le secret sont bannis de la transparence moderne, transparence aveuglante, soleil en plein midi, esprit d'une précision froide, glacée et véritablement luciférienne. sous le règne du mâle alpha. Le mâle alpha doit régner, doit dominer. Observez donc le président chinois qui vient d'arriver en visite en Europe. Ne vous semble-t-il pas rigide, un peu rigide, psycho-rigide, diront les spécialistes du haut d'une  science limitée ; puis discret, timide, embarrassé, laconique, taciturne, plus lunaire que solaire ? Mais rassurez-vous, il est parfaitement normal, parfaitement naturel selon d'autres critères ; et sans conteste d'une intelligence supérieure ; sa personnalité n'en est pas moins forte. Je crois même qu'il est moins angoissé que la moyenne de ses collègues, en dépit des apparences. Mais imaginons-le, un instant, cherchant un emploi ici, frappant démuni aux portes, réfugié et comme enfermé dans les limites étroites des quartiers chinois, combien grande et frappante serait sa faiblesse, son dénuement, et sa triste surprise, son désappointement. A peine aurait-il droit à la parole, il ne serait pas assez rapide, assez agressif pour la prendre, la saisir et la garder ; il serait disqualifié et impuissant face aux mâles alpha, aux habiles. aux bavards, aux sans-gêne. Il serait clairement handicapé, victime d'une psychologie minoritaire, comme le sont les grands autistes, il ne trouverait pas d'emploi, il serait moqué, raillé, déconsidéré ; il n'aurait pas sa place ici. Allons plus loin  encore : il serait défavorisé, discriminé dans la plus démocratique des sociétés. Souvent d'ailleurs invisible, insignifiant, inconsistant, selon les règles établies. "Empoté", en bon français pourquoi pas ? comme me le lança, un beau jour, un ami agacé par mes hésitations fécondes, mes atermoiements.  Ce n'est pas Grace Ly, avocate qui défend ici les droits des asiatiques oubliés et discrets, trop discrets, silencieux sans l'être, dont j'ai analysé le roman Jeune fille modèle, ici même en janvier dernier, qui me contredira. Vivre ici pour les timides, les circonspects, les précautionneux, les méticuleux, les très disciplinés et les très intelligents est un calvaire.  Mais une majorité d'habitants de cette planète sont précisément  tels. Les trisomiques sont en fait majoritaires. Ce que j'ai esquissé à propos du président chinois s'applique à une majorité de dirigeants, dès qu'un observateur attentif, l'oeil perçant, se dirige vers l'Est. Le président chinois est très proche de ses homologues russe, turc, coréen, japonais, perse, j'en passe. Voyez du reste comme la tradition de flegmatisme et de pragmatisme des Anglais se perd ; ou pâlit en face de celle de l'Asie. Cet ensemble de faits sera-t-il un jour pris, enfin, en considération ? L'ethno-psychologie, l'ethno-psychiatrie est la clef de la géo-politique de notre temps.  Et peut-être la clef ultime des religions comparées. Car ne l'oublions pas et considérons-le avec toute l'attention des grands mystères : la victime est christique. Il ne parle pas, ne se défend pas. Il est doux. Il n'a même plus d'argument, en dehors de son existence pure et nue. Il est simplement là, vivant encore, lueur de vie dans l'ombre, quand d'autres font tant de bruit. Ceci vaut dans l'art, dans la pensée, comme dans la géo-politique, et pour toute vraie religion : les uns font du bruit, d'autres travaillent et prient dans l'ombre.  Doux mais forts.