18. mars, 2019

Pages intimes (144)

 


Il n'est pas dans mes habitudes de commenter l'actualité, les actualités, puisque je pense qu'il faut, au contraire, s'en détacher autant que le permettent les forces d'indifférence, au sens noble de ce mot, sans aucune cruauté, en versant des larmes de philosophie profonde, en poussant des cris muets, une sorte de déploration fatidique devant le mal, face aux maux multiples qui assaillent l'humanité. Comme chaque fois dans ces circonstances, le lendemain matin, je me vois surpris que la vie puisse continuer comme avant, que des gens plaisantent encore, se soucient de petits détails personnels, petits avantages triviaux concernant leur confort, les intérêts souvent saugrenus du petit enfant qu'il eût mieux valu, comme le disait déjà Paul Lèautaud, ne jamais faire. Mais l'homme est comme il est, il oublie vite ; son cœur passe en un éclair du grave au futile, du tragique au comique. A défaut de changer le cours des choses, et toute personne qui n'est pas en position de responsabilité a beau jeu de parler, de juger, de tempêter, je m'étonne qu'il soit impossible et mal vu d'exprimer certaines vérités, la première étant que tout ce qui se profile vient de très loin, et était visible et palpable pour un esprit éclairé,  depuis un quart de siècle, ou un demi- siècle  -- temps long à l'échelle d'une vie humaine, simple intervalle de respiration à l'échelle de l'Histoire --  depuis Vatican II pour ce qui a trait à l'Église, depuis la décolonisation pour ce qui touche aux questions géo-politiques. Il eût fallu s'y préparer, prévenir, annoncer, aménager une voie, prévoir, prédire, avant d'être conduit aux mesures d'urgence dans la hâte, la précipitation, mauvaises conseillères. D'où ce sentiment qui  m'envahit et que j'avais déjà il y a dix ans, il y a vingt ans, qu'il est trop tard, alors que, d'un autre point de vue, il n'est jamais trop tard, et que de toute façon, les hommes  sont bien obligés de continuer, de marcher en avant, cahin-caha, vaille que vaille, de prendre des dispositions, sans avoir le temps de réfléchir ; si bien que le passant ordinaire qui recommence à rire, à se demander ce qu'il va librement choisir pour son déjeuner, à faire son menu, son marché, à être embarrassé par la liberté infinie de ses choix, n'est pas dénué, paradoxalement, d'une certaine sagesse.  N'oublions pas l'émigré Cioran, qui arrive de Roumanie, juste avant la guerre, en 1938 ou 1939, et qui est stupéfait d'entendre le patron de son petit hôtel, dans le quartier de l'Odéon, discuter du menu du jour avec sa femme. Le paysan des Carpathes mange tous les jours de l'année la même chose, en particulier de la bouillie de maïs, mamaliga, et c''est délicieux. ; il mange en silence, concentré sur la nourriture, en ruminant, aux deux sens profonds de ce terme. 

J'ai conscience de la misère et de l'inutilité des lignes qui précèdent. Elles esquivent du reste le sujet.  Mais qu'ai-je au fond de plus à dire ?  Rester silencieux, pleurer en silence, crier en silence, et continuer, continuer à vivre, continuer la vie, c'est de toute façon ce que tout le monde entreprend, par habitude, en particulier un lundi matin. Pour beaucoup, sinon pour tous, c'est tragique à dire, la vie continue. Pour aborder maintenant de front le drame, les drames, et j'ai déjà tellement écrit sur ceux-ci que  le courage de ma plume faiblit à cet instant, n'est-il pas clair que la matérialité absolue est une impasse ? Et que seule la spiritualité absolue, une fois évités ses dangers,  car elle en comporte aussi, est une solution?  Sur les Champs-Elysées, les Champs élyséens, le paradis des Grecs, des foules jalouses se déchaînent : "Nous ne pouvons pas nous acheter un appartement ici, clament-elles,  nous ne pouvons pas porter ces vêtements, ces bijoux, pénétrer dans ces restaurants. Quelle injustice ! telle est la raison de notre colère ! Alors, détruisons ces biens, mettons-y le feu, puisque que  nous ne pouvons pas les avoir, et que d'autres, horreurs des horreurs, les possèdent, en jouissent. C'est inadmissible." Que les pauvres d'ici soient riches, que tout le monde soit riche, d'une certaine façon, ayant "le dais du ciel bleu au-dessus de la tête", pour reprendre le titre d'un film indonésien que je vis au Japon, il serait peine perdu d'essayer de le leur démontrer. Ils ne vous écouteront pas, dans leur colère. leur rage d'égalité rigoureuse, leur passion arithmétique  Un plus un égale deux. Mais il y a pire. Pendant que d'un côté du monde, après avoir gravi tous les échelons de l'échelle de la croissance, de la prospérité matérielle, sans oublier le luxe culturel, une débauche jamais vue de culture, celle qui s'achète et se vend, se gaspille, les foules fatiguées, lasses, satisfaites d'elles-mêmes, se reposaient, paressaient, se mettaient à dormir d'un sommeil pesant et béat, une autre partie du monde œuvrait, jour et nuit, avec frénésie, fanatisme, passion, humiliée par un retard. Cet autre bout du monde, bien plus d'une moitié du monde,  travaillait exactement comme il le leur avait été appris, enseigné, conseillé, prêché à travers les humiliations ; mais également avec leur génie propre, original et puissant, sous des dehors doux et souples. "Heureux les doux ...' murmure la deuxième des Béatitudes. La force douce est toute-puissante. "Parler avec douceur" était autrefois, sans doute encore aujourd'hui, enseigné et préconisé dans les séminaires. La douceur de la patience convient à la prière d'un travail fervent, persistant, endurant, le travail qui sauve. A la douceur de la patience, le monde livre les secrets qu'il refuse à la révolte et à la colère ; qu'il scelle plus encore à la chie-en-lit. Et celui qui travaille et prie, quels que soient les mots de sa prière, sera toujours supérieur à celui qui maudit et détruit. La douceur de l'esprit l'emportera toujours contre la violence de la matière. La science elle-même ne conquiert la matière que grâce à la raison. La matière souple et molle, la matière douce du cerveau humain vainc seule la matière dure. C'est pourquoi la non-violence est si forte et si dérangeante. Comment ceux qui fabriquent les armes, les vendent, les manient, les enseignent peuvent-ils se dire chrétiens ? Contre les marchands du temple, le Christ manie le fouet non le glaive. Comment celui qui choisit les armes peut-il se dire chrétien ?  Entre les armes et les larmes, un chrétien choisit les larmes. C'est le terrible choix devant lequel se trouve l'Occident chrétien. Une terrible croix. Ou renier son christianisme, ou l'universaliser de toute urgence. Et dans tous les cas, le Christ, y compris sous la forme de Bouddha ou de Shiva, destructeurs du malheur, initiateurs de la nescience et promoteurs des sciences supérieures, ainsi que sous d'autres traits, a pris déjà le visage entier de cette planète bleue qui tourne dans le noir.