15. mars, 2019

Pages intimes (143)

 

Les pulsions sexuelles ne sont maîtrisées, si elles peuvent l'être, qu'aux phases ultimes du yoga, en déployant tous les moyens des techniques indiennes. C'est ce qu'Alain Daniélou affirme, et je lui fais confiance, tant de par son étude minutieuse des textes, que du fait de ses expériences personnelles : vingt ans de séjour aux Indes. passion pour l'Orient, pour l'art, la musique avant tout, sans omettre ses talents d'aquarelliste ;  passion, somme toute, pour la vie et pour la mort, pour la philosophie. Et nul doute qu'il put en parler avec son frère, le cardinal et académicien Jean Daniélou, dont le père François Huang me parla, puisqu'il se convertit en partie à son contact, durant la guerre, bien que de mauvaises langues disent que ce fut uniquement parce que, privé de moyens d'existence, il n'avait plus la faculté de retourner dans son pays, en Chine, en sa ville natale de Suzhou. Toutes les choses de ce monde sont d'une infinie complexité, et sous nos yeux effarés, elles se compliquent davantage, comme si cela ne suffisait pas. A mon humble avis, la foi du père Huang était ferme et sincère, tout en dépassant les frontières précises du christianisme, la Chine étant déjà chrétienne d'esprit, de quelque façon, bien avant la naissance du Christ. Et probablement le père Daniélou  s'avançait-il sur le même chemin tortueux, avec ce désavantage de n'être pas chinois et de n'avoir pas vécu longtemps aux Indes. Le père Huang ne me parla jamais, je crois, de l'indianiste et musicologue Alain Daniélou, mais si par chance ils se croisèrent, ils eurent beaucoup à se dire. Et d'ailleurs, le père Huang fit un bref voyage aux Indes ; il évoqua brièvement devant moi ce pays  avec un mélange d'admiration et de stupéfaction, et même, je m'en souviens, avec stupeur, comme tous ceux qui ont quelque peu approché ce pays fabuleux, lequel dépasse tout ce que l'on peut imaginer, ou rêver ; ce qui est le cas aussi de la Chine.  A dire vrai, à toutes les personnes enfermées dans le cadre de l'Europe, si ce n'est d'un seul et unique pays de ce petit continent -- presque tout échappe. Par exemple, pour se limiter à la  grave question politique,  comment gouverner les deux seuls pays du monde qui comptent plus d'un milliard d'habitants, ne s'apprend pas dans une École d'administration, même la meilleure qui soit. Je me demande s'il est possible de le faire, en l'absence  de la peine de mort, moi qui lui suis absolument opposé, non-violent par principe comme Gandhi. L'échelle n'est pas la même. Un pays plus petit, quoique deux fois plus peuplé que la France, comme le Japon, peut et devrait sans doute supprimer la peine de mort. Pour en revenir aux forces sexuelles, l'Occident contemporain paraît désemparé devant elles, comme devant, du reste, presque tout. L'hyper-sexualisation de la société -- y compris l'odieuse banalisation de la pornographie, stade suprême du vieil et divin érotisme, ayant atteint des dimensions pour ainsi dire industrielles  -- le vain et fou désir de remettre en cause l'alternance et l'opposition masculin-féminin, après dix mille ans d'Histoire, sont-ils autre chose que la manifestation d'une immense angoisse ? La dysharmonie systématique, la manie de ne pas chanter, ou de mal chanter, le plaisir enchanteur de chanter faux, ne peuvent être un modèle, quoi qu'on fasse, quoi qu'on veuille.

La conversion et la sublimation d'éros, en direction d'agapè et de philia, est l'une des lois du monde, comme celle de la gravité, ou plus exactement de la gravitation. La transmutation vers le haut est le principe des mondes.  Il est à se demander si ce n'est pas là, par essence, par excellence,  la loi religieuse elle-même, le principe sur lequel travaillent et se fondent à la fois la religion, la philosophie, et l'art. Observer et interroger les artistes, je veux dire les grands artistes, principalement du passé, est fécond parce que ce sont, en ce domaine, de parfaits témoins. Ils sont volontiers misogynes ou homosexuels, par stratégie, par déguisement, par commodité. Leur sensibilité extrême fait qu'ils vibrent au contact de tout ce qui palpite. L'empathie, la sympathie est à la fois leur loi et leur plaie ; leur plaisir et leur drame. Avant tout ils désirent créer, non des êtres de chair, mais des êtres spirituels, incorporels. Un démon en eux, ou plutôt un génie, le leur commande, et ne leur laisse pas le choix ; ils sont tenus d'obéir, de servir. "Créer, dit mystérieusement Scriabine, c'est créer Tout." Cette profession de foi ne l'empêcha pas de faire également des enfants, dont, de deux mères différentes, Elena, née en 1900, au visage enchanteur, amie d'Horowitz, et Marina (1911-1998), musicologue, qui mourut en France. Les forces artistiques prennent racine dans les forces sexuelles, qui elles-mêmes, se donnant libre cours, mènent droit à la mort, ou à la répétition monotone de la vie. Dans tout l'Orient, par tradition, la chute du semen, loin d'être un idéal, mène à la perdition, au moins à un échec, celui d'une dépense inutile. une déperdition, une diminution, une soustraction, non une multiplication. Être ou se dire homosexuel, masqué ou non, réel ou potentiel, se passer des femmes, ou se méfier d'elles, leur fixer des limites, les tenir à l'écart, leur assigner une place, éviter le sort tragique d'Hercule aux pieds d'Omphale, sous mille variations, tels sont les moyens, les stratégies et les tactiques de toujours.

Ce qui vaut pour l'artiste épris du beau et du ciel, plus encore vaut pour l'homme de Dieu, le chercheur de Dieu, épris du Bien et du vrai. Du reste, s'il ne crée pas d'objets concrets, de figurines, de silhouettes, s'il ne sculpte pas, ne compose pas, n'écrit pas, comme Philippe Néri qui ne laissa rien, sinon sa réputation de saint, sa chaleur bouillante -- ne sera-t-il pas alors plus tenté encore par les démons, comme saint Antoine dans son désert ? Même le Christ, on le voit bien, sans en connaître tous les menus détails, n'est pas insensible aux femmes. L'une verse sur sa tête un nard de grand prix, après avoir -- pourquoi donc ? --  brisé le flacon, aromates qui préfigurent celles qui vont l'embaumer à la mort. Ainsi le désigne-t-elle pour la mort ; elle le prépare pour la mort. Une autre, ou bien la même, se permet de laver, essuyer, sécher, et somme toute caresser, soigner les pieds du Maître, au moyen de sa longue chevelure, à l'instar du disciple indien se prosternant, et adorant les pieds du guru, la douce et vile poussière qu'il foula. Qui dira et décrira tout ce qui se cache derrière ces symboles sublimes ?

La sublimation, la sainteté obéissent à des méthodes. L'expérience de l'humanité est longue en ces domaines. Dans toutes les cultures, à tous les âges. Jamais toutefois l'ambiance générale n'y fut plus contraire. L'une de mes thèses, qui peut surprendre et faire sursauter, est la suivante :  si le Japon, la Chine, la Corée, d'autres pays encore, purent, si vite, combler leur retard, et maintenant, secrètement, pour les initiés, assurer, consolider leur avance, bien plus qu'il n'est cru, ici, dans l'opinion, c'est surtout parce que ces règles y furent moins oubliées et remisées qu'ailleurs. Y compris à travers cette fausse religion sociale, le succédané de religion qu'est le communisme, ces principes sont des faits de culture. Des évidences, des normalités. Sublimation, sainteté, sacrifice, dévouement et ferveur !