11. mars, 2019

Pages intimes (142)

 

Dans l'Évangile selon saint Marc, le jeune homme riche interpelle le Christ  : "Bon maître ..." Et il s'attire cette réponse : "Pourquoi dis-tu que je suis bon. ne sais-tu pas que seul le Père est bon ?" (chap10, 17-18). Ainsi le plus saint des fils n'est pas entièrement bon. Jésus lui-même est pécheur. Son humilité est extrême. Ce sont évidemment de petites fautes, nous ne savons presque rien de son enfance. Seuls Marie et Joseph savaient. Enfant moi-même, cette petite histoire m'enchantait. Mon père menuisait. Je revois voler et s'amasser la sciure du bois, et surtout, en respire encore l'odeur. En l'église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, à gauche de l'entrée, un tableau attribué à Murillo représente l'enfant Jésus entre ses deux parents ; il leur donne la main, d'une manière touchante, ailée.  Sa vie privée nous est cachée, sa vie publique couvre à peine quelques dizaines de mois, moins de trois ans. Et souvent il se retire à l'écart pour prier. Parfois il fuit les foules. Il supplie  les témoins de ne pas ébruiter les miracles.  La publicité ne lui plaît point. Des quatre Évangiles, celui de Marc m'émeut le plus ; il est bref, laconique, succinct, pauvre de forme, ascétique, maigre de vocabulaire, sans emphase, sans phrases. Clair et simple en surface,  ses profondeurs sont insondables. J'aime, de même, le Sutra bouddhiste dit "du cœur", très court. L'homme moderne est las des mots, en "ces temps de désespération", expression qui me frappe dans l'International New York Times. Un mot de plus pour dire : désespoir, et désespérance. Un beau mot de plus : désespération. Le processus, le mouvement, l'itinéraire, le parcours de la désespération. Je m'interroge ; je me demande pourquoi il ne faut pas, surtout pas, pourquoi il est inutile de désespérer, pourquoi je ne désespère pas. C'en est même curieux, je n'arrive pas, je n'arrive plus à désespérer. A la limite je le voudrais, pour retrouver cette sensation, ce sentiment, cette saveur, ce goût âcre dans la bouche, et je ne peux pas. Je trouve cette impossibilité presque anormale. Sans doute est-ce ce qui s'appelle la foi, mot curieux, ambigu en français. Je préfère de loin "faith", ou l'espagnol, le chinois, le japonais. Il conviendrait de faire une faute d'orthographe et d'écrire "la foie", ce qui relierait cette force fixe et ferme à un organe. La foi n'est pas du tout ce que l'on croit.  Lorsque j'entends dire, en français : "Je crois, il croit" ; ou bien : "Je ne crois pas, il ne croit pas, voilà !", j'ai l'impression nette de tomber dans une comédie, d'assister à un vaudeville. Je me demande dans quel théâtre, devant quelle scène, soudain, j'ai chu. Il vaudrait mieux se taire -- un point c'est tout. Apprendre une langue étrangère, plus d'une,  surtout s'immerger des années et des années dans le flux d'une autre langue, très éloignée, non latine, non indo-européenne, pousse à se détacher, cruellement, douloureusement, des mots, à jamais. Le langage, les facultés de la langue, l'instant du loquor, sont discrédités à jamais. Le monde des mots tombe, s'effondre dans la relativité. Il est difficile de s'en relever, en tant que sujet parlant, et même, quoique un peu moins, en tant que sujet écrivant.  Bref, mon drame personnel, si c'en est un, est que je crois sans croire. je suis religieux sans religion. En toute modestie et humilité, ce drame pourrait être utile à la société et possède un sens très actuel. Il me paraît qu'expliquée sous un autre angle, vue d'ailleurs, de très loin, la culture chrétienne serait susceptible de s'éclairer, de s'illuminer, devenir compatible, par exemple, avec la culture chinoise, ou japonaise, ou musulmane, ou juive. Comment expliquer cela ? En tous cas, pour moi il n'existe plus de différences ; plus de contraires insurpassables, de nœuds impossibles à dénouer. C'est certainement parce que je suis passé par delà le miroir des mots, et des concepts. Et parmi ceux qui doutent, sont désespérés, cherchent, s'interrogent, se tourmentent, crient, ou pleurent, un grand nombre, peut-être, se dirigent vers ce chemin, tentent de le repérer dans la nuit : à tâtons sur les cartes dépliées du monde. .Même un athée, selon moi, croit, sous une forme qui lui échappe. Les sciences croient, en un autre sens. Tout croit, chante quelque chose de mystérieux qu'il faut saisir, et que les compositeurs, les peintres d'autrefois comprenaient, exprimaient sans peine. Et le secret a été perdu. Par exemple Purcell (1659-1695), dont la pureté est extraordinaire ; et la clarté, la limpidité non moins. Cette catégorie de génies, comme Mozart, Schubert, Chopin, Pascal, Nahman de Bratslav, Simone Weil, Jésus-Christ en personne, ont une vie courte ; l'ici-bas ne leur convient pas, ne leur agrée pas. Je me promets d'enquêter sur Purcell, car c'est un saint inconnu. Il procède par frottement d'intervalles de secondes. De ces dissonances obstinées, de ces silex, sort une lumière douce, une lueur aimante, un feu tenace.

Français de l'étranger, si ce n'est étranger à part entière, mon drame personnel est de me sentir exclu de toute messe en ma langue, toute cérémonie, tout prêche, et même de la plupart des musiques d'orgue, instrument qui me paraît maintenant faux, grandiloquent, orgueilleux, vain, peu utile, moi qui l'aimais enfant, qui désirais en jouer, qui en ai joué, au moins en deux occasions, à saint-Eugène dans la petite ville natale, et en Alsace. à Strasbourg, grâce à Philippe, mon ami, maintenant dominicain. Or, je ne désespère en rien, tout au contraire. Les pensées orientales, tout ce fil d'or, à commencer par la mystique juive, l'âme juive, s'en viennent nourrir et féconder l’Évangile lui-même. Tous les messages s'épaulent et se complètent, il ne faut rien exclure.  A une certaine altitude, les contradictions s'évanouissent. Elles sont encore vues, elles existent, mais elles ne sont plus redoutables ; elles blessent, mais ne sont plus mortelles. Continuer à penser et à vivre dans l'unité tout en les regardant calmement, paisiblement, tel est le défi, le prodige, le miracle.  Et n'est-ce pas ce que l'humanité, et le monde, vaille que vaille, sont parvenus et parviennent toujours à faire, malgré les larmes et les cris,  à travers sueur et sang. L'humanité dans son ensemble et le monde, quoi qu'il arrive, résistent aux contradictions, persistent, avancent. Désespoir ou pas, le temps s"enroule dans les éternités.