6. mars, 2019

Page intimes (141)

 

Carême, magnifique vocable. Agglutination de sons enchanteurs : crème,  saint chrême, carène, aime, rênes, reine, rêve, autour du pilier d'une charpente : Car j'aime. Car, aime ! Domaine d'investigation et d'exploration des poètes, jamais l'étymologie ne fut une science exacte, mais le lieu du vagabondage de l'esprit en quête de sensations vraies. Si les viandes sont la vie, comment se fait-il qu'il soit possible de vivre sans elles ? pourquoi un végétarien continue-t-il, persiste-t-il  à vivre ? pourquoi les enfants indiens de bonne famille, comme me l'expliqua un fonctionnaire de ce pays, peuvent-ils être élevés strictement sans viandes, au mépris du savoir scientifique occidental ? Pourquoi une autre façon de vivre, de se mouvoir, d'exister, de respirer, d'être-au-monde, un autre équilibre entre santé et malaise, bien-être et mal-être, une autre philosophie de la vie et de la mort, comment un autre monde, une autre sensibilité, un surréel, celui, naguère si maladroit et provocant des surréalistes, un plus que réel, celui des artistes et des ascètes, des résidents du désert, des voyageurs de Brahman, des amoureux de l'éternel, des yogis et yoginis, des excentriques divins,  des danseurs divins  --  pourquoi ces prodiges d'une sur-nature sont-ils vérités et non billevesées, paradoxes et miracles des deux fois nés, des re-nés, des morts-nés et des nés-morts, des familiers du songe, du mensonge, du fantastique, du fantasme et du fantasmagorique, bref des vérités supérieures, de qui s'est formé, établi, à ses risques et périls, dans les vérités supérieures  ? par-delà vrai et faux, par-delà le cinéma du réel, au cœur, au centre du cinéma des cinémas, folie des folies, une fois atteinte la sagesse d'entrer dans le grand théâtre et le grand jeu des rôles, pour "a piacere" en ressortir  ? C'est ce que les arts, les religions, les philosophies et les morales, et les sciences elles-mêmes, et à la fin  chaque homme, même le plus démuni, ou le plus mauvais, cherche et recherche désespérément, tournant et retournant, au fin fond de soi. Le grand guide invisible des égarés, le voyage dans le voyage, l'amande dure et amère, le noyau ultime de la matière,  la particule élémentaire de l'esprit. Et lorsqu'ici, parvenu à ce point, soudainement, le voyageur entend que tout ce qui précède peut être accompli sans ascèse, sans sérieux, sans travail, en plaisantant bêtement, en riant bêtement, en rigolant, en ricanant, sans le sens aigu, en d'autre termes,  d'une vaste responsabilité face à l’Éternel ; quand il entend un médecin athée affirmer, sur des ondes chrétiennes, que l'intelligence artificielle ou les sciences cognitives sont en passe de contrôler les cerveaux, les neurones et les âmes,  jusqu'aux âmes ! -- alors l'envie lui prend de se séparer à jamais de ce faux règne du réel positif, de cette caricature de la religion et de la science, moquerie du vrai savoir greffé sur un extrémisme réaliste  : c'est-à-dire de la perversion contemporaine des libérations. La seule libération est celle des désirs, c'est la libération spirituelle et philosophique, non la libération socio-politique. Celle-ci, au demeurant, est légitime dans certaines limites, lorsqu'il s'agit de ne pas déifier la dictature et l'oppression arbitraire. Déifier César, c'est déifier l'homme. Déifier l'humanité, déifier le savoir, qui plus est celui de la presse, ou des machines, déifier ce qui n'est pas divin ne peut aboutir qu'à déifier le mal. Déifier la vie, ou déifier la mort ne sont ni le terme, ni la fin, ni la vérité. Il faut aller plus loin, cheminer plus avant encore, sans même tomber dans les pièges de Nietzsche et des sectateurs du néant. Traverser le bouddhisme et le christianisme jusqu'à la moelle de l'os. Ne se reposer, ne s'arrêter nulle part. Et cependant demeurer sans cesse en paix, en repos, en arrêt. Car déjà tu as trouvé. Tu as trouvé malgré toi-même, malgré tout ce que les autres peuvent dire et disent pour t'arrêter, te freiner, te fourvoyer. Tu t'es lourdement battu contre le sort, le destin, les destins. Rien de grand et de vrai ne se fait par des demi-mesures, sans fanatisme, sans fana, la boussole de "fana", et cependant la vérité des vérités est une médiocrité d'or, un ordinaire extraordinaire. L'Occident moderne aura beau critiquer l'Orient, lui faire la leçon, une leçon politique, le mépriser, l'inférioriser, le minorer, il ne sera jamais respecté par lui s'il ne respecte pas son Carême, ses mots les plus nobles. Ne pas respecter sa propre beauté, ses morts, sa propre grandeur, fausser Noël, Carême et Pâques, les transgresser sans les transcender, ne peut mener à rien de bon. Et cependant, de l'ignoble même, l'éveillé, le dormeur, le rêveur suprême, apprend à ne pas avoir peur. L'ignoble également est dans la règle, comme la tromperie, la convoitise et la déraison. Le mal, même s'il ne faut jamais le faire, est la condition du bien. Dans une certaine mesure, rien ne changera jamais. Rien n'attriste ni ne désespère celui qui, avec sincérité et non sans sueur, sang et larmes, à l'issue des luttes, des déceptions et des épreuves, s'est établi et se maintient en équilibre précaire, divin funambule, divin somnambule, dans l’Éternel. Or, écoutez bien et enregistrez-le : voilà ce qui, en Orient, Orient mineur ou majeur, est banal. Croyez-moi, ce n'y est ni si difficile, ni exceptionnel, mais commun, ordinaire.