1. mars, 2019

Pages intimes (140)

 

En matière d'homosexualité, la confusion est telle que je me permets d'exprimer mes impressions. En premier lieu, entre un simple regard, une onde de tendresse et le passage à l'acte, passent des mondes, passent les anges. Je me souviens de la rencontre d'un jeune écrivain algérien dont le nom m'échappe à l'heure actuelle, il avait écrit un roman sur sa mère défunte, il était fin, beau, nerveux, exceptionnellement attirant, à la limite de l'équilibre comme le sont beaucoup de personnes ou de personnages dont le seuil de vibration est intense. Il s'était plaint devant moi du "passage à l'acte" d'un médecin. Je n'ai plus jamais oublié ce mot et cette plainte. Les êtres très émouvants et très émotifs connaissent leur pouvoir et leur faiblesse. Ils savent qu'ils sont à la merci de ceux qui sont plus vulgaires, plus grossiers, moins bien élevés qu'eux-mêmes. Dans ce cas précis, il s'agissait d'un médecin, vraisemblablement français, bien qu'il ne me l'ait pas signifié, en position d'autorité, circonstance aggravante. D'un point de vue fondamental, l'obsession de l'être humain à l'égard de tout ce qui le concerne, fait que, comme dans un miroir, le reflet de Narcisse dans l'eau,  la beauté et les caractéristiques de son propre sexe ne le laissent jamais indifférent. De même qu'il s'aime et se connaît bien lui-même, il aime et aimera son semblable, le connaît et le connaîtra, avant son dissemblable. La connaissance et la pratique de ce dernier résulte d'un apprentissage qui peut être long ; parfois impossible à jamais. Dans les huis-clos entre hommes, et entre femmes, la familiarité et la gamme entière des tentations sont une expérience naturelle. Le nier ou le dénier montre et prouve que l'on en est que plus gravement atteint. Si, qui plus est, l'homosexualité n'est en aucun cas la pédophilie, celle-ci, compte tenu de l'éveil précoce et de l'intérêt marqué des enfants pour ces choses, fut, dans certaines civilisations, et non des moindres, une sorte d'école de l'énigme sexuelle, une expérimentation de tout ce qui touche à cette matière, non sans règles et précautions. Entre le désir, l'envie, la tentation, le regard, caresse, baiser, attouchement léger, et le passage à l'acte, tous les degrés  qui existent de celui-ci, du plus fin et délicat, au plus violent, jusqu'à l'ignoble -- les différences sont d'une immense importance. Là où l'autre sexe est exclu, ou mis à distance, comme dans les milieux religieux, militaires, artistiques, sportifs, ou dans les conjonctures particulières où les deux sexes ne sont pas présents, le désir est particulièrement aigu. Ces circonstances ne justifient, n'excusent en rien ce qui s'appelle, encore une fois, "le passage à l'acte" non consenti, moins encore chez un prêtre, un enseignant, un supérieur, une personne en position d'autorité. Là réside et s'impose l'idéal. Je veux simplement dire, pour en venir à un livre dont tout le monde parle, que si le Vatican n'est pas un lieu d'innocence, un jardin d'Éden, il n'est pas non plus une maison de tolérance, ni un lupanar. Il suffit d'écouter une seule minute l'auteur du livre pour savoir, au seul son de sa voix, que c'est l'une de ces personnes terriblement intelligentes, et terriblement sans coeur, que Montherlant nommait en France "les habiles", les efficaces, ceux qui réussissent sans peine et à qui rien ne résiste. Toute cette opération ressemble à un coup monté, un complot d'envergure, permis en temps et lieu, par des complicités, longuement préparé. Que beaucoup de faits soient exacts, que la réalité soit même pire, n'y change rien. Il s'agit avant tout d'affaiblir, toujours davantage, toute autorité morale, de décourager tout idéalisme, d'abattre tout espoir. Or, ce qui est très ennuyeux et dérangeant pour les réalistes, c'est que l'idéalisme, les vertus, l'espoir, le penchant moral, la tentation du bien, sont et furent, ont toujours été et seront toujours une réalité. S'il est possible d'admettre, avec Ernest Hello (1828-1885), penseur mystique passé de mode, que "l'universel mensonge est une réalité", il est nécessaire et sage d'ajouter : "L'universel désir d'idéal est lui aussi une réalité." Ce désir est devenu gênant dans le monde contemporain, en premier lieu pour les ventes, pour les apôtres acharnés de la consommation. En effet, ne pas consommer un désir, conseiller de ne pas consommer, faire de la publicité exactement pour ceci, à cette fin  : ne pas consommer, recommander de ne pas faire ce qu'on a très envie de faire, voilà qui est de mauvais ton, de mauvais goût, dérange le monde contemporain et lui nuit à l'extrême. Il importe pour ce dernier que les mots aient perdu leur sens, et qu'ils continuent, bien sagement, à n'en pas avoir, par exemple, nous y venons, nous en sommes tout proche, celui de "Carême",  ou d'ailleurs, de Ramadan. Oui, résister à un désir, le reconnaître en soi, lui faire une place, le contempler, le chérir lui aussi, et même l'adorer, mais, si possible, n'y pas céder, ne pas lui laisser le pouvoir, lutter contre son envahissement, le combattre, lui assigner des limites, "se retenir", la réserve en un mot, voilà qui est, en vérité, la base de la culture, et tout autant de la civilisation, de tous les progrès humain. Et ceux-ci, plus fondamentalement encore, furent conquis sans exception sur et contre les pouvoirs d'éros, par transmutation, par mutation d'énergie pure : la conversion des forces d'éros.  Et d'ailleurs, si, comme le montre paraît-il un livre récent, dont le titre m'échappe, tous les écrivains et les artistes, ou l'immense majorité d'entre eux, ont été des homosexuels ouverts ou déguisés, c'est parce que leur sensibilité extrême et sans limites, de fait, leur ouvrait nécessairement cette fontaine inépuisable du Désir sans limites. Pour ne prendre qu'un exemple, Romain Rolland et Claudel, qui tous deux n'apprécient guère, ou détestent Gide et Proust, néanmoins exhibent, en plus d'une occasion, le refoulement de leur désir, y compris entre eux-mêmes, lorsqu'ils se retrouvent avec émotion et joie, s'embrassant et se congratulant après une séparation d'un demi-siècle, entre 1939 et 1944. Combien est-ce encore plus vrai chez un religieux, et même, pourrait-on dire, chez les meilleurs, les plus ardents d'entre eux, tourmentés par des nerfs à vif, des désirs brûlants, incessants, une flamme inextinguible, une adoration sans exception du Tout,  feu dévorant qui saisit l'être entier, vie perpétuelle dans le feu,  aspiration à la transe du dépassement sans fin, sans bornes. L'homosexualité, la bisexualité, la pan-sexualité, sont en vérité le signe même de l'insatiabilité, qui mène à la ruine ou à la perdition celui qui leur laisse totalement et sans frein libre cours, s'il renonce à la maîtrise de soi, le premier des empires, celui que l'on a sur soi-même.  Cette antique sagesse fit partie du credo de toute philosophie religieuse, jusqu'à ce que le modernisme y mit un terme, ouvrant la voie à la liberté totale de l'excès, c'est-à-dire à une sorte de religion de l'absolue liberté ou de l'absolue déraison, fléau d'origine extrême-occidentale, et porte ouverte, de plus en plus nombreux sont ceux qui le comprennent. vers les abîmes de l'auto-destruction.