25. févr., 2019

Pages intimes (139)

 

A l'écoute, et ce, depuis plusieurs  années, des prêtres qui interviennent sur radio Notre Dame, en particulier le dimanche soir, je me hasarde à émettre les réflexions qui suivent. Tout d'abord, la diversité, l'extrême liberté de ton, des caractères, des tempéraments, des intelligences, de la diction, des émotions et des sentiments, de la présentation générale, tous ces facteurs de variété sans fin me surprennent, au sens positif. Et du reste, le manque d'homogénéité, en France, peut être vu comme une qualité, un atout. Un effet de la division des douze tribus, ou des cent tribus gauloises, impossibles à discipliner, ou difficiles à rassembler. Louis XIV, Napoléon, toute la suite des rois ont tenté de mettre fin à ces divisions, par le fer et la loi ; et ne réussirent  pas trop mal  quand même, puisqu'à l'exception de la Corse, peu nombreux sont les indépendantistes régionaux, bretons, lorrains, alsaciens, savoyards, basques et catalans, tout cela paraît appartenir au passé, ou ne subsiste qu'à l'état de velléités. Exactement à l'inverse, l'homogénéité japonaise, le conformisme oriental ne semblent que de surface ; et l’individualisme, le personnalisme auxquels est conférée une valeur si exagérée ici, existe bel et bien en Asie. Cette extraordinaire trouvaille de l'Occident en est-elle au fond une ? Toujours est-il que le catéchisme catholique s'avère souple, et même presque trop à mon gré. Pétri moi-même de contradictions, je suis loin, de mon côté,  de l'orthodoxie et de l'intégrisme. Les prêtres sont parfois fatigués le dimanche soir, après une grande et longue journée de travail, et leur demander d'avoir tout présent en mémoire, sans erreur et dans l'instant, serait une cruelle exigence. Et puis de nos jours, toutes les informations, les données et interprétations, nombreuses, et souvent confuses et contraires, sont à la libre disposition de tous sur les plate-formes informatiques. Si donc je résume mes impressions, c'est le ton d'une voix, le ton d'une foi, un équilibre entre les connaissances et les émotions, un esprit et un cœur liés, reliés, qui chaque fois, me touchent le plus. Ou bien, cet équilibre absent et défectueux, faute de balance, alors une dissonance me blesse, me déçoit, ou simplement me préoccupe. Et je constate que l'émotion, le cœur, le sentiment prennent, pour l'auditeur que je suis, bien plus d'importance que les professions de foi, les assurances théologiques. Si la théologie est une science, une recherche, elle est en marche, et les certitudes du catéchisme sont assez minces. Nous cherchons un Dieu introuvable, toute l'humanité, depuis toujours, sous toutes ses formes, est partie à la recherche d'un Dieu introuvable. Quand un soir, Ahmed (prénom dont la signification est "celui qui loue Dieu"), qui se dit agnostique, émit l'hypothèse hardie que le Dieu chrétien eût pu avoir plus d'un fils, peut-être même un fils unique, mais partagé entre plusieurs formes, envoyé aux quatre coins du monde, parlant plusieurs langues, pour sauver véritablement tous les hommes, peut-être plus d'une seule fois, la candeur de cette invention me plut fort. De surcroît Ahmed est malade, ou mal-voyant, je ne sais plus, il est très sincère, il n'a aucune formation universitaire, ou élitiste, à l'évidence, ce qui ne l'empêche pas, bien au contraire, d'être clairvoyant, plein d'imagination, au plus haut point lumineux et intéressant, comme un saint Marc, cet évangéliste qui est, des quatre, le plus simple, le plus fruste, à la fois dépouillé, sobre et émouvant ; vrai en un mot. Je ne crois pas qu'Ahmed ait connaissance des théologies indiennes, mais en somme, son idée pratico-pratique, est très conforme à elles, va de soi aux Indes ; je ne  développe pas ici.  A mon estime, autant que je me souvienne, aucun auditeur n'a jamais posé cette question simple, qui me brûle les lèvres :  mais quelle est donc, comme expliquez-vous, et comment vivez-vous, concevez-vous, assimilez-vous cette personne de la Trinité, que l'on appelle, faute de mieux, le Père, qui certes existe, sous quelque forme inconnue,  sous une infinité de formes, au vrai, et dont l'essence est amour, union, unification, unité ? Quel est cet être d'amour, cette personne d'amour et pour l'amour, dont la fin est amour, cet être-pour-l'amour, au-delà du mystère de l'inconnaissable, une fois  l'anthropomorphisme, ou la science-fiction, qui ne peuvent nous satisfaire, abandonnés ? Le dieu vivant, il n'est pas impossible de le sentir et ressentir, de le reconnaître, et connaître en nous, dans l'intériorité, au fin fond, au plus profond ; et hors de nous, dans la nature, les étoiles, en nos frères humains, tous nos frères, sans exception. Comment pourtant oser le nommer, le qualifier, l'attacher à un unique coin de terre, que dire de plus ? Encore moins parler en son nom, l'imposer, décréter ce qu'il n'est pas, le limiter. C'est ici, non sans imagination, ou scandale, que je sens et vois une coopération possible, entre toutes les religions, tous les efforts religieux des hommes, y compris les sciences et les philosophies, les pensées et les pratiques de partout, pour avancer sans exclusives, sans exclusions. Tout relier. C'est d'ailleurs ce que les grands esprits et les grands artistes  et les grands religieux, les grands saints, ont tous cherché à faire, à leur façon, à leur manière, dans leur domaine, dans leur langue, dans les champs particuliers de leur pays, de leur temps, de leur histoire, dans le cadre limité, par nécessité, de leurs frontières, géographiques, historiques  et spirituelles  Et maintenant la concentration du globe entier atteint un point inégalé  Un stade plus élevé se profile, se dessine. à la fois dangereux et passionnant. Une nouvelle politique des relations internationales pourrait naître, sous une forme inédite, avant qu'il ne soit trop tard, mais il est sans doute trop tard, puisque la politique n'a pas affaire à l'éternité mais à la conjoncture. En revanche, il n'est jamais trop tard pour la religion et la philosophie, qui se coltinent avec le temps infini, l'espace infini, les paramètres suprêmes. Et combien l'Orient possède de réponses aux interrogations de l'Occident, par exemple sur les questions du corps, de l'énergie pure, des conversions de l'énergie, des transformations et des mutations de l'énergie, sous ses formes matérielle, spirituelle, artistique  et sacrée, domaines où l'Orient dispose d'une richesse d'expérience plus longue et sans doute, il faut le reconnaître avec humilité, plus profonde ? Il serait temps pour l'Occident, dans sa décadence qui se prolonge -- Le déclin de l'Occident, le livre de Spengler date juste d'un siècle -- d'être humble enfin, et d'accepter d'apprendre de cultures plus anciennes, qui sont allées plus loin que lui, bien qu'il les ait longtemps surclassées, infériorisées, et parfois méprisées.