22. févr., 2019

Pages intimes (138)

 

Tout est fait pour qu'il soit très difficile et très rare d'affronter les choses elles-mêmes, de les prendre à bras le corps, de se confronter au feu qu'elles renferment et qu'elles cachent. En règle générale, le contact se passe aux lisières. Ces expressions de la langue française, "affronter", "confronter", embrasser, "prendre à bras le corps" sont d'ailleurs trompeuses. Dans une perspective japonaise, ou asiatique, ou primitive, c'est précisément par les lisières, par la bande, d'une manière indirecte, et même pourrait-on dire "par la peau",  l'apparence, la surface, grâce au laser de l'intuition, que la chose en soi se saisit et se révèle. Pour celui qui y parvient, quelle que soit la méthode employée, ou plutôt via le long processus qui l'a mis à même de dépasser les bornes, de pénétrer dans le cratère, ou dans la forge, l'atelier brûlant du compositeur, ou du poète, ou de l'adorateur, l'adorateur d'absolu, l'adorateur sans spécifications ; ou du philosophe franchissant le mur des mots et des argumentations, un philosophe-poète donc, ou un poète pensif, ou encore un penseur sage, ou un sage penseur ;  pour cet homme rare, plus prêt à se cacher qu'à s'exhiber en public, la sensation est de s'avancer, en tremblant, dans un monde renouvelé, véritablement enchanté, mais qui, comme les sables mouvants, néanmoins est dangereux et cruel, puisque les plus belles roses sont ornées des plus puissantes et robustes épines. Cet homme, qu'il tente d'échanger quelques mots ou idées avec ses semblables, qui justement et malheureusement, ne sont presque jamais ses semblables ; qu'il interprète une musique mystique comme celle de Chopin, faux mondain, mondain masqué, où, dans la plus brève pièce, un passage hystérique et délirant -- pointe d'hystérie se résumant en quelques mesures de démence --,  est caché aux yeux et aux oreilles de tous ; qu'il porte son regard sur les confusions qui l'environnent, pour y chercher, le plus souvent en vain, un élément de contemplation intime qui l'habite, qui lui est cher,  et dont il a faim et soif ; dans tous ces cas variés, cet homme se doit de constater qu'il reste seul, et que les vivants, presque toujours, ne sont pas au niveau des grands morts - triste conclusion qui, cependant, ne le laisse pas désespéré ; à peine surpris. II est seul en compagnie de ce qui ne peut que se nommer "le chant de l'homme primitif", le chant premier, le son premier, la musique secrète et intime  qui émane de la chose en soi, de la réunion d'un summum de subjectivité avec un summum d'objectivité, croisement, ou croix, qui aboutit inéluctablement à l'anéantissement, l'indistinction à la fois du sujet et de l'objet. Ce qui demeure, impression et sensation inexprimables, c'est seulement le feu primitif, autrement dit et plus exactement l'amour primitif, un amour brûlant, un amour qui ne sait même plus s'il est vraiment froid ou chaud, et qui peut apparaître comme indifférent à la personne inattentive, celle qui manque de concentration intérieure. Cet amour ou ce feu, en tous cas, n'est jamais destructeur, Il est constructeur, constructif, construction, même quand il passe inaperçu, ou est perçu comme acide, déplaisant, dérangeant. La souffrance introduite dans le corps et le mental par le cheminement de cet homme embarqué, parfois contre son gré, traîné par le destin, ou plutôt les destins, dans ces zones de non-frontières, est d'une intensité telle, que nombreux sont ceux qui s'arrêtent, se découragent, rebroussent chemin, ou, tout simplement, temporisent, détournant le regard, pris de vertige face à l'abîme. Pourtant, ce qui est en vérité vertigineux, est que le monde entier, la planète entière, où que ce soit, qui que ce soit que nous observions, ou prenions en considération, par exemple les gilets jaunes eux-mêmes, dans leur égarement, si l'on veut les prendre un moment par le bon côté --  le Tout de l'humanité, à l'instant crucial où nous sommes, est en quête de cet accomplissement, ce rassemblement, qu'avec Teilhard de Chardin il ne serait pas impossible de qualifier d'immense Christo-genèse, ou, avec les bouddhistes, d'immense Bouddha-genèse, afin de réunir ici enfin, à l'issue de longs efforts depuis Marco Polo,  Orient et Occident, en direction d'un mystérieux avenir, un futur déjà là, présent à l'état de signes, annoncé par le passé, non seulement en langues hébraïque ou grecque, mais dans les dessins mêmes des anciens égyptiens et des anciens chinois, dans les labyrinthes compliqués des idéogrammes,  des lettres primitives et des vocables à leur naissance, lorsque la parole fut avant tout une musique, sans signification distincte, ou, plus exactement, plus significative que les concepts de la pensée discursive, au sein d'un grand savoir unitif, en tant qu'émanation du vivant, en tant que palpitation pure. Le penseur était alors le chanteur, le musicien. Tout philosophe était, par état et en soi, un barde, un rhapsode, un itinérant qui chantait. La distinction entre le religieux, le musicien, le savant, l'acteur, l'ouvrier, le manœuvre et l'artiste, le prêtre, le juge, toutes ces différences de profession n'existaient point. Roi ou scribe, maître ou serviteur, qu'importe ? Tous maîtres, tous serviteurs, chacun serviteur du Très-haut, c'est en quoi alors l'égalité fut concevable comme idéal, à cette hauteur d'exigence, à cette altitude profondément  enfouie, en saillie, dans le cratère de la chose en soi, dans les volcans tant des cœurs que des cerveaux affolés.