18. févr., 2019

Pages intimes (137)

 

Pour celui qui s'est établi au Centre, en plein centre, au centre de lui-même, mais en se perdant soi-même, en s'oubliant soi-même, ce qui s'appelle en Dieu, au sein du divin, ou, aussi bien, au coeur du Dao, dans l'obstination de l'Un, le monde s'illumine, tout change d'une manière surprenante. L'ordre des priorités s'installe : livres à ne pas lire, temps à ne pas perdre, gestes à ne pas faire, décisions à ne pas prendre, gens à fuir (pour leur bien, sans les mépriser, tout en les aimant), lieux à fuir, idées, mots à fuir ; concepts, vocables à fuir. A fuir, ou bien plutôt à esquiver, contourner, à tenter de convertir, c'est-à-dire à ramener, précisément, au Centre, autrement dit joindre, rejoindre, adjoindre, réconcilier, reprendre, raccrocher au sein de Dieu, terrible tâche, si difficile, ou impossible que ce soit, que ce fût. Qui ne fait pas, de temps à autre cette expérience ? Aimer au-delà de toute limite, à en perdre, comme il se dit,  la raison, aimer, au fond, la haine, pour la dissoudre, l'absoudre, la dépasser, trouver une solution, une issue, même à la haine, même au pire, y compris dans les circonstances contraires, parmi les facteurs qui contrarient.

Mais faire, vivre, penser cela à chaque instant, et encore, et toujours, souffrance rare et ardue, acceptée de prime abord, avant tout, pour soi-même, cet immense sacrifice de soi-même, voilà ce qui dépasse les forces humaines, ce qui atteint au plus qu'humain, au surhumain, ne pouvant qu'être accompli parfaitement que par un au-delà de soi-même, avec l'aide et sous la crainte de l'esprit absolu, l'absolue lumière, l'esprit saint, en un lieu, où, finalement et contre toute attente, l'athée Hegel, pour prendre un exemple dangereux et contraire, s'assimile à ce qu'il repousse et nie, en un lieu inimaginable, et quand même imaginé, existant pourtant, point où, religion ou pas, croyance ou pas, Orient ou pas, tout converge et s'aime, au sein de l'UN, principe cependant toujours différencié, pareil à un indifférencié mais sans cesse divers, oscillant comme l'onde électrique, lumineuse, à une vitesse éclair, du négatif au positif, d'une phase affirmative à son contraire, culminant dans une joie si intense qu'elle fait mal, une exclamation comme en poussait, non la petite mais la grande Thérèse, par delà le oui et le non, un oui qui englobe le non, qui va plus loin que le non, que la phase, ou la phrase simple, primaire, élémentaire du refus ; qui, en un sens, vainc le diable, le dépasse avec ses propres armes, l'annihile sans l'oblitérer absolument, parce que lui-même, hélas nécessaire, fait partie du plan divin,  de l'organisation de ce monde,  un monde qui se tort, se recourbe, se tend sur lui-même, pour parvenir enfin, à se franchir, se transgresser, se hisser au-delà d'une simple frontière, atteignant alors le sans-borne, solution ultime, ultime sublimation.

Tout ce chemin, ce processus douloureux, pénible tant pour le corps, les fibres de chair, que pour le mental, l'esprit, l'âme, l'être entier -- correspond et s'identifie en somme, à la Prière, au sens rare, infiniment précieux qu'elle prend, acquiert à la longue, à force de constance et de chaleur, dans une atmosphère raréfiée, presque inhumaine, et pourtant possible, et pourtant praticable, et pourtant réelle. Il est très certain, il est indubitable que si, dans le monde entier, tel qu'il est, davantage d'hommes, de toute confession, de toute obédience,  y compris les athées, les incroyants, les mécréants, les mauvais qui ne savent pas qu'ils le sont, et qu'eux aussi, à leur façon mauvaise, prient, car sans prière il n'est pas possible de vivre, de respirer, la respiration étant la marque la plus primaire de cette pulsation irrépressible qui nous emporte, nous entraîne, nous traverse ; si, sans cesse davantage d'hommes, et c'est bien en vérité ce qui se passe, ou se dessine, accédaient à ce stade de conscience, de vibration intense, ininterrompue, alors, la planète passerait un seuil, l'évolution s'accélérerait, et se mettrait en mouvement, en marche, la révolution spirituelle, pressentie et appelée par Teilhard de Chardin, ou Vito Fornari (in Della Vita di Gesu Cristo, si aimé de Paul VI) , tant d'autres, chacun à leur manière, sous tant de formes diverses, erreurs comprises. La formidable lutte et confrontation entre le bon, le bien, le beau, et ce qui ne l'est pas, prendrait tout son sens. Conciliation, réconciliation sur un plan général, qui, déjà, sans attendre, est à l'oeuvre, en route, en chemin, parmi les élus. Ceux-ci ne détestent, ne méprisent, ne rejettent personne, en dépit de toute apparence. Nul n'est exclu. Comment exclure une seule personne, un seul être vivant, un seul gramme de matière combustible ? Tous sont appelés au banquet divin, au repas sur Seigneur, l'humble et maigre repas, de pain, de sel, de vin, très peu de vin. Pain, vin, sel, bien, beau, Dieu, joie : monosyllabes, comme le remarquait le chef d'orchestre suisse Ernest Ansermet, comme si, à ce degré, cette hauteur, cette élévation, cette altitude, seule une parole brève, avare, confinée, valait la peine de parler, de dépenser le souffle, exprimer l'or intérieur. Qui ne gaspille pas l'or intérieur, gaspillera moins encore l'or extérieur. Les choses saintes, à l'intérieur comme à l'extérieur, correspondent et se répondent,  Font écho, aux fleurs du mal, les fleurs du bien. Celles-ci, les fleurs du bien, sont les plus hautes et les seules vraies. A l'issue des combats, des débats, à l'issue d'un long et éprouvant chemin, à travers les pleurs, les fleurs du bien s'épanouissent et embaument. S'exhale et s'élève leur senteur, leur encens, leur essence à peine matérielle. Parfum des fleurs, plus étonnant, plus admirable qu'elles. Bon marché, largement donné. Inaperçu, prodigué, gaspillé. Ordinaire extraordinaire. Ultime symbole qui nous enjoint d'aimer un invisible, un indicible -- un invincible.