16. févr., 2019

Pages intimes (136)

 

Pour qui se voit et se sent assoiffé de pureté, l'époque est affreuse. Il en fut ainsi de tout temps. Ce qui caractérise le nôtre, toutefois, c'est le goût et le dégoût de jeter les diamants de l'esprit sur la place publique, pour salir et souiller ce qui est humain et surhumain. Un verset peu cité de l'Evangile fait allusion aux perles données aux pourceaux. Ce verset est gênant, il dérange. Le Christ dérange. Une entreprise générale de démoralisation est en cours. Non seulement une haine du Bien, mais une haine de la beauté, de la noblesse, de toute splendeur. Il est possible que l'humanité ne s'en relève jamais. Lever la barrière entre ésotérisme et exotérisme aura été fatal. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, moins encore en public, sur les machines de vision à distance, et via la grande Toile des araignées sur laquelle s'engluent les proies que nous sommes. Je ne méprise personne et loin d'accuser quiconque, je m'accuse moi-même. Si nul ne peut "sauter par-dessus son temps", j'en fus le produit et tombai infailliblement dans les pièges, les trappes. Je n'ai rien à cacher. Tout est écrit dans presque vingt oeuvres, si j'en ajoute et compte deux ici. De toute façon, pour le vin comme pour l'art, quantité et qualité sont en raison inverse. Il en va toujours ainsi pour la vigne du Seigneur. Il est au fond logique, normal, il était prévisible que je sois, et fusse difficile à publier. Peu me chaut. Il en fut déjà ainsi par le passé ; c'est d'autant plus vrai aujourd'hui : ne pas être jeté en pâture sur la place publique n'est pas un malheur, mais un honneur. L'accès au bien, à la noblesse de l'esprit, à la beauté, au paradis, au royaume de la musique, au royaume des cieux, est ouvert à tous. C'est en quoi, oui, nous sommes libres et tous égaux. Le Royaume est grand ouvert. Nul privilège. Mais y accéder est aussi difficile, ou plus difficile, que de passer par le chas de l'aiguille.  La porte est étroite.  La large porte, celle que l'obèse et le ventripotent préfèrent, n'est pas la bonne voie. La porte est ouverte à qui garde et cultive  le courage de faire maigre et d'entrer en Carême. Je ne suis ni anti-occidental, ni pro-occidental ; ni anti-oriental, ni pro-oriental. C'est en quoi le centre est la meilleure des positions ou des postures. Un centre qui est partout et nulle part. Entre "centre" et "cendre", une seule petite lettre d'écart. Car l'immense touche toujours au minuscule. Seul le libertin comprend un jour ce qu'est la continence. Seul le religieux maîtrise un jour ses démons, au bout d'une lutte sans fin, à l'aube, au bout de la nuit. Homo-, bi-, pluri-, pan-sexualité, parenté un, parenté deux, parenté divine : yin-yang-Dao. Les anciens, les ancêtres,  plus intelligents et plus subtils que les contemporains, se retournent dans leur tombe, gémissent, crient et pleurent. Le long chemin de la sublimation et de la sublimité ne s'expose ni ne s'explique dans les journaux, dans les causeries publiques ; à peine dans les livres. Que celui qui dispose encore d'une ouïe, entende ;  d'une vue, voie. Oui, larges sont les sentiers de la perdition. Je m'étonne, au fil de la route,  de n'avoir pas tout perdu, de ne m'être pas cent une fois égaré. J'en suis venu à me demander si un long, trop long séjour au Japon ne m'avait pas nui malgré moi; rendu, absurdité des absurdités, énormité des énormités, rendu raciste contre moi-même, comme si ce fût véritablement possible. Comme un noir anti-noir, un blanc anti- blanc, poussant à cet extrême la haine de soi, au sens où quelqu'un écrivit : Simone Weil et la haine de soi.  Comme si ce mot honni, tabou, avait quelque sens pour un non-violent de nature et de caractère, un pacifique, un doux. Comme s'il avait encore un sens pour l'agneau, le mouton, la brebis, le faible, le timide, le taciturne, le pleutre, l'éploré, le démuni, le désarmé, le pauvre, l'inférieur, le minoré. Comme s'il avait un sens pour l'anéanti, le sacrifié. Pour Christ et Bouddha. Pour qui s'en est allé au-delà des raisons et de la foi, des arguments et du lyrisme, des chiffres et des pleurs. Celui pour qui "fleur" rime avec "pleurs". Pour celui qui, d'une main ferme, tient et étreint, embrasse le Lotus de la foi merveilleuse. Occident et Orient ne sont-ils pas à la fois Un, et jaloux l'un de l'autre ? Toutes les nations, toutes les races, ne sont-elles pas Une et jalouses l'une de l'autre ? Et les deux sexes, ou trois, ou quatre, stupidité des stupidités, Un et jaloux eux aussi ; en compétition, en lutte inexpiable ? Qui brandira enfin la clef des clefs ? qui mettra fin à ce délire des mots, au poison des logiques, à ce déluge de livres ? Qui saisira enfin ce qu'est la paix, et la répandra, l'imposera pacifiquement à tous ? à une humanité endolorie, accablée et frénétique, qui se martyrise elle-même, s'auto-détruit à plaisir, se ridiculise, se perd, s'égare avec une joie perverse ? Où est celui qui vient, qui s'avance, le Bouddha du futur, le messie juif, musulman et chrétien, le messie théiste et athée, réunissant, unissant et pacifiant tout ? Messie à la fois humain et surhumain, qui se rit des contradictions, qui espère dans le désespoir,  qui sourit dans les larmes, qui élimine, non les humains, mais leurs frontières ; non l'étranger, celui qui chemine, le vagabond, le marcheur, mais leurs bornes ?  Où est enfin le sans-borne ?