12. févr., 2019

Pages intimes (135)

 

Depuis mon retour, pour tenter de mes réoccidentaliser, de me rapatrier, je me suis mis à l'écoute de  trois, quatre sortes d'antennes radiophoniques. Ayant peu de goût pour les images, les films, puisque pour moi la vie réelle est un film, la réalité, une fiction parmi d'autres, les voix sont mon domaine, la musique des voix humaines, qui, tantôt me charment, tantôt me révulsent. La tonalité, le grain des voix, leur velours, leurs silences, disent, avouent beaucoup de choses d'une manière subreptice, presque indécente. L'oreille exercée entend l'orateur reprendre son souffle, avaler sa salive. Les sons, la musique des mots, les partitions personnelles parlent plus clairement que le sens nu des paroles, la signification des discours, ce qui est exprimé par la grammaire, à un âge où ce qui est explicite a été dévalorisé, par abus d'emploi, une sorte de débauche verbale, un luxe de culture qui glissa, pas à pas, mais d'une manière inexorable, vers l'infra-culture, vers la sous-culture. Trop imprimer, tout imprimer, sans censure, ni officielle ni privée, sans auto-censure, aboutit, tôt ou tard, à l'analphabétisme, à l'enfouissement sous les images, l'effondrement de la civilisation qui, somme toute, plonge dans le chaos matériel, tête baissée, tête la première, dans le trou noir, dans le délire du signifié, du signifiant et de l'insignifiant, point terrible où nous sommes, où les violences croissent, verbales et non-verbales, orientation mauvaise que tout homme sensé, sage, saint, de bonne volonté, cherche à freiner, sinon arrêter. La première station que j'écoutai fut radio BFM. Saturé de culture et d'idées comme je le suis, il était et est toujours hors question de me brancher sur France Culture. Je vis nuit et jour dans les concepts ; je nage, vole ou rampe jour et nuit dans l'intellectualité. La radio de l"économie était susceptible de m'apprendre quelque chose sur un monde réel qui m'échappe et qui, c'est indéniable, commande, régit, dirige. A ma totale surprise, je fus impressionné par les propos de personnalités qui me sont très éloignées, d'évidence, mais dont la stature internationale est colossale. Le président de Dassault système international dont j'ai oublié le nom,  ou bien, parmi les noms que j'ai retenus, Pascal Lamy, Dominique de Villepin, Hubert Védrine, Augustin de Romanet, et d'autres, tous possèdent et se font une idée forte de la complexité des relations étrangères, parce qu'ils ont beaucoup voyagé, ou résidé d'une façon continue, plus que quelques semaines ou peu de mois, véritablement hors des frontières. Il est impossible, en vérité, de comprendre rien à rien, en demeurant prisonnier des frontières, bloqué  peureusement à l'intérieur des frontières. Et le monde ne se résume pas au Bassin méditerranéen.

Puis, le monde des affaires, de l'argent, du commerce, finit par me lasser. C'est à ce moment, en fait bien tard, trop tard, j'aurais été bien inspiré d'y songer tout de suite, que je découvris radio Notre Dame. Je me tournai ainsi vers une autre France, généreuse, émue, enracinée dans le passé, noble, inspirée, riche de cœur et d'esprit. Ces ondes que je remercie m'aidèrent à mieux comprendre mon pays, d'où je viens. J'y renouai avec mes racines chrétiennes, je me rechristianisai, me sentis un peu moins seul. J'appréciai l'étonnante diversité de l'église de France, dans son caractère, comme dans ses opinions. Sans  en être véritablement membre, je fus à même de m'y rattacher ; pour le moins de m'y attacher.  Je me souvins de cet avertissement du père Molinié à un ami dominicain : "Vous y verrez, vous y découvrirez, tout à la fois, le pire et le meilleur." C''est ce qui arriva : je fus parfois exalté, enthousiasmé, ravi ; parfois scandalisé, ou déçu. Mais, au fond, peut-il en être autrement,  dans une relation, qu'elle soit d'amitié, ou de foi ? dans un mariage, une adhésion, une rencontre ? dans un parti, une organisation ? Le père Huang m'avait mis en garde, attiré mon attention, à la manière de Jean Guitton, sur la différence notable et les rapports tendus entre "l'église de toujours", et l'église de tous les jours, l'église de chaque jour. A la longue, sans me lasser, sans la laisser, je me suis un peu détaché de radio Notre Dame. Je poursuivis mon chemin et en arrivai à France inter. Là je me sentis quelquefois comme réintégré,  uni à la foule des compatriotes, comme à des coreligionnaires. Révolté par moments, surtout en matière de mœurs ; à d'autres, j'y vécus à l'aise, Français parmi les Français. Et je pris conscience de la générosité de cette France-là, qui se dit athée, non chrétienne, et qui, cependant cherche à protéger la veuve, l'orphelin, le migrant, le faible, l'étranger, parfois plus que d'autres, comme une chose tout à fait normale, tout à fait naturelle. Une France chrétienne sans le savoir, sans le vouloir, en dépit d'elle-même, non dépourvue de bonne volonté, d'esprit de sacrifice, quoique portée aux extrêmes du positivisme, extrémiste par l'acharnement de son modernisme. Une France qui vit dans l'instant, met tout sur le même plan et au même niveau, en idolâtrant le contemporain, l'éphémère. Une France imbue d'elle-même, persuadée de sa supériorité sur le monde entier, divinisant le mot Liberté : Babel-sur-Seine. Enfin, je fis et fais des stations ponctuelles sur radio Shalom, où jamais ne s'entend un "voilà !", où le ton est grave et parfois profond, mystique, émouvant, comme au Japon. J'aime les juifs et la judaïté, je m'en sens proche et c'est pour moi le début du voyage.

Le grand voyage ne s'opère pas sur les ondes, pas même sur celles de Radio internationale, où travailla naguère mon ami taïwanais, le calligraphe Wang You-guang (Wang Lu), l'un des martyrs anonymes de l'exil. L'exilé véritable est seul à jamais. Il n'a pour ami que Dieu. Il emploie ce mot, faute d'un autre. Dieu ne se définit pas. Il ne répond à aucun nom. Il n'en a aucun, ou il les a tous. A dire vrai, aucun nom ne me rassasie, aucun ne me plaît, je n'en peux choisir aucun ; de même que je ne peux élire aucune onde au point de m'y tenir. Je ne tiens à rien, et c'est bien ainsi. Je tiens à tout, et c'est également bien ainsi.  La Seine, c'est la Cène, et c'est la Scène.