8. févr., 2019

Pages intimes (134)

 

Gandhi observait un jour entier de silence, chaque semaine. Je crois que c'était le lundi. Il faudrait que je le vérifie dans Le pèlerinage aux sources de Lanza del Vasto -- peu importe. Ce jeûne de la parole sera-t-il institué dans un seul pays sur cette planète, ou au plan mondial, sous la forme d'une journée nationale, ou mondiale du silence ?  S'il est un pays qui honore le silence, c'est le Japon. Je ne me suis jamais rendu à Madagascar, mais j'ai lu quelque part que les habitants y parlaient à voix basse, avec précaution, comme par peur  des ancêtres, des fantômes, des colères des dieux. Et il en serait de même au Tibet, selon les comptes-rendus, vrais ou faux, des premiers voyageurs. Des paysages grandioses, majestueux provoquent la stupeur. Celle-ci, et l'hébétude, la concentration intérieure, l'attention extrême, la tension de tout l'être, coupent le souffle. L'impression qui domine, pour qui, comme moi, revient du Japon, c'est à Paris l'inattention. Une formidable dispersion de l'esprit, un gaspillage éhonté d'influx nerveux. Certes, ce gros naturel est aussi une manifestation énorme d'énergie. L'énergie abonde, elle n'est pas contrôlée. Ce phénomène s'observe des enfants aux adultes, des non-éduqués aux éduqués. N'y échappent ni les vieillards ni les malades. C'est une loi. Seules les personnes en provenance d'une autre culture saisiront, en un éclair, ce que je veux dire. En premier lieu les Japonais, les Chinois, les Coréens. D'autres croiront d'une façon naturelle que le silence porte gravement atteinte à leur liberté, à la liberté.  En fait, le silence est la condition de base, non seulement de la discipline, mais de l'éducation en soi, de l'observation scientifique, de l'intuition religieuse, des accomplissements de premier ordre et de toutes les réalisations  supérieures. Condition nécessaire mais insuffisante, car, sans éveil, ce n'est que le renfermement sur soi et comme l'extinction d'une lumière, la rupture d'une communication. Une coupure de courant, Le courant, comme le laurier, est coupé. Observant ce matin, dans un café parisien qui porte pourtant un grand nom, ce que je pourrais appeler la profondeur d'une pesanteur inscrite, ou figée dans les yeux d'un serveur, je n'en revenais pas, j'en étais comme effrayé. Un sentiment d'impuissance m'envahit. Contre cette force d'inertie, nul ne peut rien. Certes, parce que tout est divin, cette force exprime, elle aussi, la puissance insondable de la divinité. Puisque je ne déteste personne, puisque j'aime tout le monde -- rude tâche -- je l'apprécie à sa valeur, sans la négliger, sans la mépriser.

L'histoire des hommes, et en général des espèces vivantes est celle de la conquête de la pesanteur. Je laisse de côté, ici, l'aviation, les voitures de course, la conquête de l'espace, les machines qui ne m'ont jamais passionnées. Depuis l''enfance je préfère ce qui vit : un chat, un cheval, un violon, un éphèbe, une femme, un organisme vivant, une symphonie. La science en soi, au demeurant, n'a encore jamais créé le moindre organisme vivant, même minuscule, l'homoncule ; à peine une bactérie, un virus. Les organismes vivants possèdent la faculté de se reproduire,  d'où résulte l'énorme pouvoir et supériorité de la femme sur l'homme, de l'élément femelle, du facteur yin sur le facteur yang, mâle, sachant que c'est seule l'union de l'un et de l'autre, la cohésion, la coopération de deux éléments qui exprime le génie de la nature, c'est-à-dire le génie de Dieu, le pouvoir transcendant,  la puissance sublime et effrayante du divin.  Aussi bien, les oiseaux existent-ils, ils ont été créés, nous précédant, nous devançant. Quoi d'étonnant qu'ils fussent, dans certaines civilisations, égyptiennes, amérindiennes, adorés comme des dieux ? Les  oiseaux incarnent tout ce que nous rêvons d'être. Ils volent et ils chantent. Leur musique, sinon plus belle,  est plus complexe et plus subtile que la nôtre. Certains animaux, plus que l'homme, sont de nature divine ; d'autres espèces, plus que lui, de nature infernale. L'homme est, ou devrait être, quand même, en dépit de tout, contre toute attente, un équilibre. Il est doué, en tous cas, du pouvoir de créer, établir et maintenir, ne fût-ce qu'un temps court, son propre équilibre. Je n'oublierai jamais le moment où madame Oda Tomoe, veuve de l'astrophysicien Oda Minoru, lequel fut correspondant étranger de l'Académie scientifique du Vatican, m'avoua à la fin, exaspérée sans doute par quelque chose ou quelque fait qu'elle ne me confessa pas : "Comme tout est lourd, ici, chez vous."  Je ne suis pas sûr qu'elle ait dit exactement : "chez vous ". Mais je me sentis touché,  et même un peu peiné, quand elle ajouta qu'elle préférait Rome à Paris. Peut-être n'est-il pas possible de s'extraire absolument de la lourdeur, autrement dit de la matière. L'angélisme est un rêve peut-être inaccessible. Mais n'est-il pas criminel d'ajouter de la lourdeur à la lourdeur, de surenchérir sur la loi de la pesanteur, de s'en délecter, de combattre férocement la divine légèreté, l'envol, se réjouir de la chute écrasante, la rechercher, la provoquer, l'aggraver, courtiser non l'hydrogène, ou l'oxygène, mais le plomb ? Hydrogène, oxygène, gages de vie, leur nom le dit, tandis que celui du plomb, de beaucoup de métaux, dit, crie la mort. Dans le rêve ailé japonais, se cache il est vrai une faiblesse, un défi, un paradoxe. Sur le torii rouge du shintoïsme, habitent, perchent les oiseaux, l'idéogramme le fait voir, les dessine : 鳥居. Au demeurant, Madame Oda est chrétienne. Ce fut chez elle, sur son invitation, que je croisai le corps quasi entier de la faculté St-Ignace de Tokyo, précieux jour, significatif, mémorable, l'un des derniers du siècle, le 28 ou --- j'hésite -- le 29 décembre 1999. Et d'un même élan, qu'elle le désire, l'accepte ou non, je la crois pleinement shintoïste et bouddhiste, étant, au plus profond, typiquement japonaise, et d’ailleurs musicienne, toutes religions confondues. Cela se voit et se ressent, en silence, à son sourire, à son maintien.  Ce qui est de l'ordre du qualitatif profond, se ressent, sans mot dire, pour les initiés. Le silence est un écrin.  L'immense musique immatérielle, le plus ailé, le plus aérien des arts -- car même la danse n'y peut prétendre --   est une religion qui ne se détache que sur un fond de silence. Seul celui-ci lui procure une valeur qui sollicite l'attention. La musique des cieux se blottit dans l'écrin du silence.