4. févr., 2019

Éclairs de pensée chez Umehara Takeshi

 
Je redécouvre, par grand hasard mais sans surprise, un article qu'il fit paraître, en anglais, dans le journal The Nation, à Bangkok. Nous sommes le 21 juillet 1992. L'auteur est donc âgé de soixante-sept ans. Venant de Tokyo, je me trouve alors, Dieu sait comment et pourquoi, avec Nataya dans cette ville. Le titre en est : "Time to look towards non-Western cultures". Il était temps en effet, et il est encore grand temps de projeter son regard en direction des cultures non-occidentales. Que l'on me comprenne le mieux possible.. L'Occident a été prestigieux, et même immense, incomparable. Mais le théâtre du monde tourne, la scène vire. C'est l'intérêt global de la planète qu'il convient de mettre en avant. Sur un plan juridico-politique, il est incontestable  que les acquis occidentaux sont à préserver et à étendre. Mais ses excès et ses aberrations, y compris dans ce domaine,  ne sont-ils pas aussi à combattre ? S'il existe un extrémisme oriental, il n'est guère pire que l'extrémisme occidental. Quand  l'homme blanc  dépasse la mesure, il se damne et condamne  lui-même. 
 
Umehara Takeshi cite les Indiens Kogi de Colombie  : "We know how to bless the world and make him flourish. All the Younger Brother (the West) thinks about is plunder. The Mother looks after him, too, but he is cutting into her flesh. He is cutting off her breasts; He is killing the heart of the world."
 De même, dans l'un de ses livres, le violoniste Menuhin cite avec émotion un chef indien des plaines de l'Ouest américain, scandalisé de voir les colons tirant à la carabine  sur des troupeaux de buffles, depuis un train qui file à travers les  terres ancestrales. 
La première thèse d'Umehara Takeshi, il y a plus d'un quart de siècle, est que  l'effondrement du marxisme préfigure celui du libéralisme,  principal courant de la modernité. L'ère qui commence va s'inspirer, poursuit-il, de l'ancienne civilisation japonaise et de l'expérience des cultures non-occidentales.   
Suivent deux paragraphes de critique du cartésianisme que je n'endosse pas totalement. J'en admets en revanche la conclusion : la modernité, en perdant ses relations avec l'esprit de la nature, menace l'homme en tant qu'espèce, autant que les formes non-humaines de la vie.  C'est une philosophie de la mort  qui s'avance masquée. En réaction, le philosophe  propose deux principes de l'ancienne pensée japonaise  : la responsabilité cyclique d'une part, la responsabilité mutuelle de l'autre. 
 
La première dépasse l'alternative entre progression et régression. "Dans l'imagination japonaise, le monde de l'au-delà  est présent à tout moment". Nous sommes responsables avec et pour les résidents de l'éternité, au nom de tous les vivants d'aujourd'hui et de toujours,  dans un tissu continu entre vie, mort et renaissances.
 
La seconde subordonne l'individu et la personne à l'ensemble de ses relations dans la société, la nation, la famille et l'humanité. Cette éthique mutualiste, d'essence confucéenne, est clairement une pierre d'achoppement pour l'esprit occidental. "Ningen" 人間, principe sino-japonais, d'origine confucéenne, qui signifie  "l'humanité", l'ensemble des hommes, les humains dans leur ensemble, pose l'homme par essence parmi les autres, entre les autres, au beau milieu, au sein d'un monde de relations inter-personnelles. 
Le philosophe Watsuji Tetsurô 和辻哲郎(1889-1960) s'est efforcé de détacher ce principe des relations féodales qui lui formaient un cadre naturel, sur un plan exclusivement vertical, afin de le rendre plus moderne, dans la large perspective d'une prédominance des relations horizontales. Cependant, la recherche de l'Harmonie dans la société, et autant que possible dans la nature, demeure la vertu cardinale au Japon comme en Chine, aux dépens de  la libre fantaisie individualiste. Le Japon est par excellence le pays de l'harmonie 和 "wa". Wa est un signe, un symbole, un mot de passe pour dire "japonais". Wa et japonais sont  pléonasmiques. Et  il en est à peu près de même en Chine.  Car 和 en chinois, n'est autre que la copule, la conjonction de coordination la plus simple, dans la langue ordinaire. 
 
Dans la mesure où un principe est nécessaire et s'impose, poursuit Umehara Takeshi, pour la coexistence des races et des nations, à l"époque post-moderne, c'est bien la philosophie des liens de relations mutuelles entre personnes autonomes dans l'harmonie. Inspiré par le bouddhisme comme par le shintoïsme, l'ancien Japon met à l'honneur un mutualisme naturel.  Les montagnes, les cours d'eau, l'herbe, les arbres, tous les phénomènes de la nature, au-delà de l'homme, sont concernés par l'accès au nirvana bouddhiste.
Temporalité et éternité sont liées, reliées  et coexistent côte à côte dans la religion et l'art, au Japon. La vie ne disparaît pas, elle ne s'éteint jamais, elle se renouvelle en cycles. Elle circule perpétuellement. Tel est "junkan"循環, le principe de circulation sans trêve. L'idée de bâtir des monuments éternels en pierre n'est pas japonaise. Les temples de la famille impériale à Isé sont réédifiés tous les vingt ans. Toutes les formes de vie et d'existence sont en relation continuelle. L'âme des descendants participe en quelque sorte de celle des ascendants, des ancêtres dont elles sont le retour. Ces formes incessantes d'incarnation et de refonte constituent une immortalité réelle, non seulement pour l'esprit humain mais pour l'esprit de la Nature entière. Dans ce cadre, l'étroit intérêt individualiste, se voit assujetti et relativisé, même s'il demeure, en soi, une composante du grand Tout.
Et Umehara Takeshi termine en disant que l'impasse vers lequel se dirige la philosophie moderne de l'Occident l'oblige ou l'obligera à rejoindre ces vérités profondes, qui sont implantées au cœur de l'ancienne pensée japonaise, comme dans les réserves secrètes d'autres pensées primitives.