1. févr., 2019

Hommage à Umehara Takeshi (1925-2019), philosophe japonais

 

D'une façon provocante, qui fera pousser des cris, je dirai que pour moi, rencontrer Umehara Takeshi, plus d'une fois, ce fut, dans mon inconscient, comme rencontrer Mao Ze-dong. Je me suis aperçu tard que leurs visages possédaient quelque chose de mystérieux en commun. Une contenance auguste, protectrice, moins sévère qu'attendrissante. Plus que les idées exprimées, l'homme vivant fascine, pour qui l'observe de près. Le monde est fatigué de concepts, de raisonnements, de discours sentencieux, de vains essais d'explication. Une indigestion de culture ne nous laisse pas plus avancés, plus éclairés -- au contraire.  Umehara était un homme bon, attentif, doté d'une pointe d'humour asiatique, dénué de corrosion. Il fut, en tous cas pour moi, généreux, bienveillant, stimulant, exaltant. 

Je fis la connaissance d'Umehara Takeshi parce qu'il devait écrire une série d'articles sur la pensée japonaise. A Paris, l'Encyclopédie philosophique universelle des PUF, dirigée par André Jacob, s'ouvrait hardiment -- proclamait-on -- aux cultures non-européennes.

S'il existe une philosophie japonaise, elle est plus implicite qu'explicite. Et il en est à peu près de même pour la Chine, et pour l'Inde.  C'est l'Occident qui insiste le plus souvent, et en tout, sur l'explicitation, ou l'extériorisation. Ce principe général souffre des exceptions. Il a été dit que Mishima adopta une stylistique occidentalisante, en comparaison de Kawabata, écrivain des brumes, des brouillards. Et pareillement, la plume d'Umehara Takeshi conserve toujours quelque chose de clair et de direct, facile à traduire en Occident, sous l'angle syntaxique. Et cependant il passait, et passe encore pour un conservateur, un nationaliste japonais. Je crois que, comme toutes les fortes personnalités, il échappe à toute catégorisation.  Je n'avais pas fait tout le chemin vers le Japon  pour m'intéresser  platement à la version locale du libéralisme occidental. A la Maison franco-japonaise, le clan des philosophes opposés à Umehara et à ses amis ne me le pardonna pas. Je compris, j'admis plus tard, que tous, à leur manière, avaient raison. Pour les uns, s'appuyer sur la pensée française ; pour les autres, la rejeter, tenter de se libérer, une fois pour toutes, de l'emprise de l'Occident. Umehara Takeshi se moquait un peu, gentiment, de Descartes ; ou plutôt, ce qui est très différent, du cartésianisme. Je n'en étais pas vexé. Je relus les lettres qui nous montrent l'homme vivant Descartes, exilé loin de son pays natal, qu'il paraît fuir, mal aimer, regardant avec attendrissement une fleur, un oiseau : en cela, il était donc, lui aussi, japonais, ou chinois. Il existe un niveau, une dimension du regard, un angle de compréhension, où enfin, tout se pardonne, tout se comprend, tout s'explique. Mais il est très difficile, et même impossible de le mettre en mots, de le traduire avec des mots de tous les jours. 

L'un des principes chers à Umehara Takeshi est le cycle : "junkan" 循環, ou plutôt la circulation. Je le revois, avec émotion, lors d'une conférence, faire un geste des mains, amorcer, ébaucher la figure d'un cercle,  en prononçant ce mot japonais. Junkan. Ce vocable sino-japonais est beau, son dessin plus encore. Une beauté, une force impossibles à traduire. L'idée, ici, semblera banale, faible. Je suis étonné de constater à quel point, ici, tout se doit d'être complexe, pour être pris en considération. La superficialité prend ici les dehors de la complexité et du chaos. C'est la grande imposture, l'escroquerie de base. Le cycle, pour Umehara, s'exprimait dans la nature, et dans les actions des hommes.  Il fut l'un des précurseurs du cycle écologique, c'est-à-dire d'un mode idéal de production où tout ce qui est donné, travaillé, est repris, refaçonné, sans pertes ni déchets. Un idéal de formation et de transformation sans fin. Mais il est plus audacieux d'appliquer ce principe à l'alternance, non des objets et des biens, mais des générations, des hommes ; à la suite des sociétés humaines, et enfin, aux enchaînements de la vie et de la mort Sur ce point, Umehara Takeshi fut évidemment bouddhiste, avant tout. Les philosophes occidentaux dont il se sentait le plus proche furent, ce n'est pas surprenant, Schopenhauer et Nieztsche. Lui était étrangère l'idée d'un temps unique qui part comme une flèche, d'un point alpha à un point omega, à l'issue duquel tout est terminé. Et cependant, les conceptions d'une fin du monde et d'une fin des temps, les fins dernières du christianisme, sont inclues dans le bouddhisme.

Umehara Takeshi montrait son agacement d'être surtout connu, même au Japon, pour son premier livre Jigoku no shisô  地獄の思想, datant de 1967, et que Yuhara Kanoko et moi traduisîmes sous le titre, à la lettre inexact mais évocateur, de Philosophie japonaise des enfers. Rendre ce titre par "Le concept d'enfer", ou "La pensée des enfers", nous parut trop plat. Cet ouvrage est rien moins qu'insipide. Son succès immédiat le prouva, tant dans sa version initiale au Japon, que dans sa traduction en France.  A distance, il me plaît de voir et de dire que les Japonais sont fascinés, obnubilés par les enfers, un peu comme les Français le sont, sans se l'avouer, par l'oeuvre de Sade, l'un des leurs à jamais, qu'ils le désirent, le reconnaissent, ou non.  Et de même qu'Umehara était bienveillant, attentionné, généreux, naïf parfois comme un enfant, de même Sade n'a-t-il pas écrit cette phrase étonnante, dont on peut douter qu'elle soit de lui :  "Le sot cueille la rose et l'effeuille ; le sage la respire et la peint". Je n'oubliai plus jamais cette phrase, dès que je la lus, étudiant. Je la retins transformée, car je substituai "le sage" à "l'homme de génie" que l'auteur avait écrit.  Cette sentence, ou cette pensée, peut-être empruntée -- qui sait ? -- à un auteur gréco-latin, m'accompagna dans mes voyages en Chine et au Japon.  Elle s'appliquait à merveille à ces contrées. Bien mieux, à mon estime, qu'à son pays d'origine. Cette phrase, cette idée me taraudaient, alors même qu'à Nagasaki, ou à Tokyo, Yuhara Kanoko et moi, nous vivions comme dans les enfers. Nous y descendions, comme il convient, avant d'en remonter.  Mon sixième roman, intitulé L'île enchantée, dans lequel Umehara Takeshi fait, du reste, une apparition, le montrera suffisamment au lecteur intéressé et curieux, si, quelque jour, les éditeurs se décident enfin à me publier. Maintenant tout s'enchaîne, tout s'explique ; je comprends tout et je ne regrette rien. Le passage par le huis-clos infernal du Japon, et par Umehara Takeshi était nécessaire. Celui-ci était pour moi comme un pont, comme Kannon  観音, déesse de la miséricorde, sur les planches brûlantes du théâtre Nô du réel. Kannon qui ouvre accès aux mondes de l'au-delà. Umehara Takeshi, lui-même, dut passer par les mêmes chemins ; sauf ses proches, nous ignorons comment, sous quelles formes. Son nom, 梅原 qui peut signifier "champ de pruniers", intriguait et subjuguait l'étudiant en japonais que je fus. Son prénom Takeshi, 猛 qui peut signifier féroce, abrupt ou vigoureux,  ne devait pas être confondu avec un homophone en japonais, 武 qui signifie martial, militaire ; c'est en quoi le chinois est en comparaison facile. Tous ces signes me parlaient, parfois me déroutaient, m'exaspéraient. Mais j'en tiens maintenant, sur le tard, l'explication, les élucidations. Ce fut pour moi une grande école. Comment ne pas en être, à jamais, reconnaissant, dans ma petitesse, face à un géant ? Et ce géant, qui a écrit tant de livres, une étagère entière de livres, était simple, abordable, à l'écoute, il donnait de son temps. Je l'ai vu si fatigué, ou bien si chargé et rechargé d'énergie par les regards et les admirations que son immense célébrité attirait. Et je l'ai vu également surpris, presque peiné, de n'être par reconnu instantanément par tel chauffeur de taxi, ou quelque spectateur du super-kabuki, de style moderne, Yamato Takeru, qu'il fit représenter par son ami, Ichikawa En-no-suke. Je l'ai vu s'amusant à me tester pour savoir si je connaissais, ou non, tel caractère chinois difficile. Je l'ai vu content d'apprendre et de constater qu' "Eka-yana", le Véhicule de l'Unité, faisait, en sanskrit, le pont entre les grand et petit véhicules du bouddhisme. Je l'ai vu transporté d'enthousiasme  par la profondeur de Kukai 空海, la mer du vide, ou la mer vide ; ou par l'énigme d'un peintre d'estampes, Sharaku, dont le surnom cache l'identité réelle. Je l'ai vu épuisé de travail mais heureux dans ces chambres d'auberge où, à même les nattes qui exhalent une odeur végétale, les éditeurs japonais enferment leurs auteurs favoris, pour mettre en hâte et en paix la dernière main à un manuscrit. Je l'ai vu malade, en colère, désemparé, toujours souriant. Il m'a communiqué, enseigné et comme fécondé plus que je ne peux le dire. Lui et Morita Yoshinori qui me le présenta, et aussi Sagara Tôru, ce grand trio d'auteurs me laissait confondu de leur intérêt pour moi, leurs prévenances, leurs bons soins, leur chaleur et même leur amitié. J'étais sous l'impression que le travail nécessaire pour l'Encyclopédie philosophique universelle, qui d'ailleurs prenait du retard à Paris, sombrait dans le désordre, si ce n'est l'anarchie, -- ne le justifiait pas. Moi étranger, plus jeune de beaucoup, d'une autre génération, sinologue, pas même japonologue, mais aspirant à le devenir, en quoi pouvais-je mériter cette attention, ce bon traitement ? L'explication me fut un jour donnée : "Il ne parle pas, il ne parle pas japonais ; il est silencieux, et c'est si japonais ! " Je les écoutais d'une manière mystique, je les comprenais même quand je ne comprenais rien. Puis, au fil des années, avec cette ingratitude au fond inévitable, je les trahis, je refusai d'aller à Kyoto, trois fois, quatre fois, comme aide-bibliothécaire, comme chercheur, comme professeur en visite, au Centre international de japonologie nouvellement fondé. Obscurément, quelque chose en moi, protestait, se rebellait, voulait aller encore plus loin, même à mes dépens. Même à mon détriment, je désirais prendre encore plus de risques, nier, renier mes amours elles-mêmes, mes désirs, mes penchants. Aller toujours plus loin, encore et encore. Et au fond, Umehara ne m'ayant jamais fait un reproche,  ni Morita Yoshinori, je suis certain que, d'une certaine façon, ils m'ont compris, et pardonné. Leur indulgence, leur gentillesse, leur élégance, leur bienfaisance, leur esprit d'union et de paix alla jusque-là. Je fus éhontément libre au Japon. Et maintenant, sur le tard, si tard, j'en rends grâce, je leur rends grâce. Ils m'ont appris, plus que d'autres, ce qu'est véritablement la grandeur d'âme, la vraie noblesse de l'âme. Ils m'écoutent dans les demeures célestes, les remerciant ; et ils me remercient encore et encore, comme font tous les Japonais, au-delà de toute mesure, ce qui les rend si incompris, et si incompréhensibles, ailleurs.