28. janv., 2019

Pages intimes (133)

 

Il serait à souhaiter, à espérer que les crises tragi-comiques et absurdes, au Venezuela et ailleurs,  les affres de l'Angleterre, la récente querelle entre la Corée et la Japon, les mille et une rivalités qui animent et agrémentent le monde journalistique, font passer l'ennui de tous ceux qui ont du mal à donner un sens à leur vie ; que tout ce fatras confus et tendu qui s'accroît, sans apporter clarté et satisfaction, loin de l'apaisement recherché en secret ; qu'enfin, à force de comparaisons, de confrontations d'images, l'humanité prenne conscience d'elle-même et remédie, avec flegme ou sans flegme, à sa vanité des vanités. C'est d'autant plus à souhaiter dans un pays comme la France, sans séismes, sans typhons, sans surpopulation, de climat facile, sans volcans actifs, et qui cherche, au fond, à se compliquer l'existence, à se faire peur, et à rendre impossible sa gestion, son gouvernement, la bonne marche de ses affaires. Je suis et me veux à la fois très idéaliste et impitoyablement réaliste. Entre le rose et le noir, une couleur commence à luire, pour qui sait voir, percevoir, apercevoir, mais la majorité des hommes préfèrent l'aveuglement et la surdité, comme l'a dit et redit Cocteau, mais aussi tous les éclairés, tous les voyants. Moyennant quoi, je me fais insulter, et même persécuter par des amis, d'anciens amis, quadragénaires qui ne savent où projeter leur bile noire. De nos jours, chacun a l'insulte facile, cela ne coûte rien, l'esclavage numérique le rend aisé et quasi normal. Je m'accuse, je n'accuse rien ni personne. Je confesse, je reconnais volontiers que je peux apparaître dédaigneux, condescendant, voire méprisant. J'ai une multitude de défauts, d'insuffisances et faiblesses, mais qui lit mes romans, y verra que je pratique l'auto-dérision, comme tout écrivain digne de ce nom. Avoir un minimum d'humour, pardonner les offenses, avant tout ne pas insulter, ne pas affubler autrui de noms vulgaires et grossiers, dont l'énergie négative, à leur insu, se retourne contre les insulteurs eux-mêmes, contamine la société entière, dégage une odeur pestilentielle -- telle est, ou telle était ce qu'on appelle, ou appelait la bonne éducation. Si je suis un moraliste, ou plutôt si j'en suis devenu un, avec comme point de départ la pensée sino-japonaise, plus que sous l'influence du christianisme de ma naissance, mon expérience de l'immoralisme est large et forte ; mes romans et mes carnets intimes (téléchargés chaque semaine, de différents points du monde,  sur www.researchgate.net) en font, et en feront foi. Bref, aussi désagréable que ce soit pour des esprits chagrins et envieux, je suis qui je suis, j'ai la conscience tranquille, et j'ai parcouru un long chemin.

Dès qu'un homme profère une idée, un mot, accomplit quelque chose, aussitôt, un autre homme se lève, le contredit ou le contrecarre. Goethe alla jusqu’à avancer que toute affirmation crée d'elle-même, en soi, sa contradiction, sa négation, de telle sorte qu'il est impossible de dire ouvertement la vérité ;  le sage se tait souvent, ou ne s'étonne jamais de la contradiction, moins encore de la dispute. C'est du reste ce qu'exprime le symbole romain de la Bocca della Verità, merveilleuse parabole vivante des rapports entre le mensonge et ce qui s'en distingue, ou s'en sépare. Au demeurant, il existe un plan encore supérieur à celui de la vérité, qui est celui de la véracité. Mais qu'importe ! Le simplisme, le chaos des idées s'ajoutant au chaos des faits, le chaos des chaos, voilà ce qui, de nos jours, a bonne presse. Nous sommes pressés, et oppressés, aux deux ou trois sens de ce terme. Suivre les liens nombreux, ouvrir les pièces jointes, examiner les copiés-collés, comme si l'agglutination de ceux-ci donnaient un poids considérable à une missive personnelle, voilà les tâches, ou plutôt les corvées des matins modernes. L'hyper-moderne se déchaîne, comme si une génération neuve avait soudain tout inventé. Au lieu de quoi l'âme humaine, depuis la nuit, ou l'aurore des temps, ne s'est pas modifiée d'un iota, ni en bien ni en mal. Ce qui mua, ce sont seulement les instruments techniques, à disposition sous les mains, et à l'intérieur de cerveaux affolés. Bref, la tentation est grande de se replier dans  l'éternelle tour d'ivoire, le donjon, et d'abandonner l'humanité, et même les amis et connaissances, à leur sort. Vivre, exister dans le dix-septième, ou le treizième, ou le huitième Prélude de Chopin, ou tous les autres, jusqu'au vingt-cinquième, suffit à la paix et au bonheur. Il n'est même pas besoin d'un instrument ou  d'une partition pour le faire. L'Esprit : musique incessante, ininterrompue, selon Nadia Boulanger. Chopin, musicien qui passe pour mondain, et qui est, en vérité, un musicien religieux. Ce seul fait, qu'il ne fut pas reconnu comme un mystique, un religieux, excepté par Scriabine, Gide et un petit nombre d'autres, dit toute la comédie du monde.

Hélas, les religions, en l'état actuel des choses, ne donnent qu'au compte-gouttes, à une humanité assoiffée, tout le secours et les consolations qu'elles renferment, dans leurs coffrets aux trésors.  Il suffit aujourd'hui de dire que, selon Raymond Ruyer (1902-1987), le philosophe de Nancy qui est cher à mon cœur, Dieu, mal défini, mal connu, se métamorphose aussitôt en diable. L'auteur du livre posthume L'Embryogenèse du monde et le Dieu silencieux (j'écrirais volontiers : L'embryogenèse et le silence de Dieu) fut très loin, on le sait, d'être un disciple de Rousseau et de Voltaire. Leibniz bien plutôt eut ses faveurs. A  l'issue d'une vie de travaux, il arriva pourtant à cette conclusion. Entre Dieu et diable, pour qui n'y prend garde, un minuscule intervalle existe. Ce qui est vrai de toute religion ; mais d'évidence, chacune croit que cela ne concerne que les autres. Je ne manquerai pas d'y revenir.