24. janv., 2019

Pages intimes (132)

 

Extraordinaire et déconcertante langue française ! Mystérieux langage que personne ne respecte plus, faute peut-être d'être capable de le maîtriser --- moi le premier. Ses accents, ses coupes, ses inflexions sont trop subtils pour l'ouïe contemporaine. Je m'avisai l'autre jour, avec stupeur,  de la proximité de deux verbes que ne sépare qu'un petit "r", la consonne canine selon Leibniz (et avant lui, selon le poète latin Persius), qui, en japonais, est liquéfiée en "l", ou plutôt en un son indéfinissable entre "r" et "l". Pourquoi "éteindre" et étreindre" sont-ils si proches, quand leur sens est, en apparence, si éloigné ? quelle mystérieuse parenté les relie ? quelle énigme se cache sous cette rime ? Éteindre la lumière, la couper, la rejeter dans le néant est une négation. S'éteindre, c'est mourir. Mais, tout au contraire, étreindre, c 'est aimer, c'est unir, c'est rassembler. L'inverse de quitter, d'abandonner, de séparer. Étreindre, c'est embrasser. Et embrasser, c'est embraser. Entre éteindre et étreindre passe un léger souffle, le temps d'articuler un petit "r", un second "r". Celui-ci ajouté, "éteindre" devient soudain idéal. Subtilité toute chinoise : le plus négatif, le vide, l'effroi du vide devient la joie, l'amour, l'exaltation du plein, le plein absolu. L'étreinte ! mot que je préférais, enfant, à tout autre pour désigner l'union, et même l'accouplement, la fornication, l'embrassade, pour peindre l'amour. Le passage d'éteindre à étreindre est une expérience taoïste ; le mouvement de retour, d'étreindre à éteindre, est une aventure. Du vide au plein, du plein au vide.

Il se trouve que j'appris dimanche l'existence d'une oeuvre peu connue de Charles Le Brun, fresque projetée pour la coupole de la chapelle à l'ancien château de Sceaux. Son titre, à lui seul, constitue un traité de philosophie, ou de théologie, selon que l'on considère, ou non, l'une comme la servante, l'autre comme la maîtresse : 'Du sentiment de la crainte dans l'ancien Testament, au sentiment de l'amour dans le nouveau Testament". Un livre entier se cache, se profile sous ce thème. La France du dix-septième siècle fut subtile et profonde ; ses habitants, intelligents et sensibles. Il est probable que même les illettrés de cette époque possédaient de solides vertus ; et, en tous cas, la nôtre prouve, par a + b, qu'être ou se dire lettré n'est pas une panacée. Une saine naïveté est tout ce qu'il est possible de souhaiter en ce monde. J'en reviens, car je me répète -- mais répéter est la pierre fondatrice de toute pédagogie' -- à la paysanne que cite Rousseau dans les Confessions, qui ne conversait plus, jugeant toute conversation vaine ;  qui ponctuait le discours d'autrui par des Oh ! et des Ah ! -- exclamations émerveillées, soit de stupéfaction, soit d'admiration, exprimant seules tout ce qu'elle trouvait encore à dire. A n'en pas douter, cette simple paysanne possédait une science profonde de la crainte et de l'amour. Nombreux sont, de nos jours, ceux qui ne connaissent plus ni la crainte ni l'amour ; ou qui en conservent et cultivent une version édulcorée. La crainte de Dieu fut mise au rebut. Puis l'amour fut humanisé au point de se vider de tout facteur ou élément divin. Sur ces deux ailes, la crainte divine et l'amour divin, la terre entière se rassemble. Elle se rassemble et elle se ressemble. Les différences sans nombre qui peuvent être  accumulées de religion à religion, de théorie à théorie, de point de vue à point de vue, de parti à parti, afin de mieux s'échauffer, se disputer, se diviser, se séparer, se battre, d'abord en paroles, puis par balles, se tuer, s'éteindre, au lieu de s'étreindre, ces différences sans fin s'évanouissent comme des figures imaginaires, de vains obstacles, d'oiseuses pensées, qui occupent et divertissent les ennuyés, espèce qui ne fait jamais défaut. Cependant pour en arriver là, c'est-à-dire au point de coïncidence entre s'éteindre et s'étreindre,  un long et douloureux chemin est à parcourir. Il est réservé à une élite, mais précisément, ô prodige ! l'élite, de nos jours, est destinée à s'agrandir, à s'élargir. Encore faut-il pour cela diminuer les pouvoirs et les prestiges de l'envie. L'envie, l'envie, les envies !  Encore, encore, plus encore ! Le nombre, la quantité, en aucune façon la qualité. La quantité d'abord, avant tout, en  premier. La qualité plus tard, en dernier ; si l'on en garde le temps, et l'énergie. Cette révolution spirituelle, cette révolution des esprits, cette évolution de l'esprit est la seule porte de salut, Elle fut exprimée, d'une manière différente par toutes les religions et toutes les philosophies, exprimant, éclairant tout à tour, tantôt ceci, tantôt cela.

L'unité est possible, l'étreinte est possible. A la suite des événements de juin 1848,  le Collège de France fut fermé. Il rouvrit ses portes environ six mois plus tard, en janvier 1849. Michelet, le romantique historien y parla à nouveau, je crois, sauf erreur, le 25 janvier. L'intitulé de sa conférence fut, semble-t-il, celui-ci : "Que les hommes peuvent encore aimer." Nous en sommes toujours là. Rien n'a bougé depuis, ou à peine. Que les hommes puissent encore aimer, s'aimer, s'étreindre est le seul souhait possible, et l'unique solution à tous les maux. Il existe un au-delà des pouvoirs. Une dimension céleste.